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1952/1961 : Kawalerowicz, les premiers films

Dans toute filmographie, on peut distinguer des étapes. Celle de Kawalerowicz peut aussi être lue en fonction de sa réception à l'Ouest.

Son premier film, Gromada (La Commune), en 1952, rassemble les éléments qui vont le définir : l'écriture préparatoire, l'exigence esthétique, la collaboration amicale, un point de vue politique et social indépendant.

À partir d'un fait-divers, il raconte la résistance, dans un village, de petits exploitants contre le riche meunier soutenu par les méchants koulaks. Le style, néo-réaliste, est d'époque. L'intrigue est politiquement correcte. Mais il y est aussi question d'amour et de culture et derrière la lutte de classes, se profilent des aventures individuelles et une morale. Le film obtient une mention au Festival de Karlovy Vary, "pour l'aspect réaliste de la lutte des classes à la campagne".

Sa première œuvre importante, en 1954, est un dyptique : Celuloza (Une nuit de souvenirs), et Sous l'étoile phrygienne, à partir d'un des plus grands succès de la littérature polonaise d'après-guerre, d'Igor Newerly. C'est l'histoire de Szczesny, paysan naïf venu d'un village misérable, pour travailler dans la fameuse usine de cellulose végétale et de pâte à papier de la ville de Wloclawek. Cet itinéraire d'un jeune homme, qui rencontre le mouvement ouvrier des années 30, est l'occasion de brosser un portrait objectif de la Pologne d'avant-guerre : terrible pauvreté des campagnes, injustice sociale, violence des rapports de classes en milieu urbain, et du travail en usine.

Son premier film qui effectue une percée internationale, c'est Cien (L'Ombre), en 1956, un polar qui semble un film de genre. À son propos, les évocations de Hitchcock affluent. Mais à travers l'intrigue policière, c'est un autre sujet qui importe : les années 1943-1953 en Pologne, marquées par la guerre, l'occupation allemande puis l'installation soviétique, la République populaire de Pologne et l'économie planifiée.Sélectionné (par la Pologne) pour le festival de Cannes 1956, il est comme un signe d'ouverture à l'Occident, envoyé d'au-delà du rideau de fer. Signe reçu par l'Occident : il est nommé au BAFTA Film Award anglais en 1957.

Avec le film intimiste et mineur, La Véritable Fin de la grande guerre, en 1957, il marque un infléchissement dans son univers. Avec, comme coscénariste, le poète Jerzy Zawieyski, militant catholique progressiste et homosexuel, il évoque le dilemme d'une femme qui, croyant son mari mort dans un camp de concentration, a refait sa vie. Quand il réapparaît, comme une épave, elle ne peut ni l'abandonner, ni envisager l'avenir avec lui. Le monde extérieur n'est pas gommé, mais il n'est plus le sujet principal. Les guerres ne se terminent pas avec les traités de paix, elles se prolongent longuement dans les âmes. C'est avec ce film qu'apparaît le "réalisme intérieur", parfois évoqué à propos de son œuvre.

C'est ainsi que Train de nuit peut voir le jour, en 1959.

Une nuit particulière, dans un train bondé, en route vers la Baltique : Tous les voyageurs vont se croiser et s'influencer, former progressivement un groupe social, avec ses hiérarchies et ses typologies, ses soupçons et son bouc émissaire. Au bout de la nuit, chaque individu regagnera, modifié intérieurement, son propre destin.

Sélectionné au festival de Venise 1959, le film est célébré par les Français, Bernard Chardère dans Cinéma 59 et Robert Benayoun dans Positif en 1960, critiques avertis qui ont déjà vu Kanal et Cendres et diamant de Wajda. Mais, en septembre 1959, il est assez mal reçu dans une Pologne aux goûts traditionnels, préférant les fresques historiques et les drames sociaux aux états d'âmes petit-bourgeois à tentation métaphysique. En 1961, sa sortie discrète en France, dans une seule salle, au Panthéon, à Paris, rencontre peu d'écho. C'est progressivement que ce thriller psychologique à contrainte, avec unité de temps et de lieu, et esthétique intimiste, va devenir un classique.

Le film suivant, Mère Jeanne des anges, primé à Cannes, va imposer son nom sur le plan international...

Anne Vignaux-Laurent