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1991/2007 : Kawalerowicz, fin de règne

Les années 80 ont creusé un fossé entre le cinéaste et son temps —Rencontre sur l'Atlantique comme L'Otage de l'Europe sont des échecs— et son pays a lui aussi changé profondément. Mais qui sait jamais d'où vient l'échec d'une œuvre, de l'émission ou de la réception, ce couple infernal ? Par contre, Austeria, qui lui tenait à cœur a trouvé son public, et, réconforté, il en tire les conclusions naturelles : il lui revient de continuer à questionner l'inépuisable histoire du peuple juif.

Pour Bronsteins Kinder, Kawalerowicz travaille avec un écrivain confirmé et un scénariste, de 15 ans plus jeune que lui, au parcours de vie remarquable : Jurek Becker (1937-1997).

Juif polonais rescapé du ghetto de Lodz et du camp de Ravensbrück (où il a perdu sa mère), installé avec son père (survivant d'Auschwitz) à Berlin-Est en 1945, il en est expulsé en 1977 car trop turbulent, notamment avec l'affaire Wolf Biermann pour qui il prend parti. Becker a du succès, à l'Est puis à l'Ouest, en littérature, au cinéma comme à la télévision, et ne craint pas la liberté. Il est le sang neuf dont Kawalerowicz a besoin.

Bronsteins Kinder (1986) est le troisième volet d'une trilogie, son œuvre majeure écrite en allemand, sur le destin de la communauté juive d'Europe centrale, du génocide de la Seconde Guerre mondiale aux années 70. Le premier volet en est Jakob le menteur, son premier roman en 1969, un grand succès, suivi du deuxième volet, Der Boxer (1976).

L'histoire se passe à Berlin-Est, l'été 1973. Hans Bronstein, jeune homme insouciant et amoureux, fait brutalement connaissance avec les sales fantômes du passé de son père et de la guerre. Pour le jeune homme, tout dialogue va devenir impossible, à l'intérieur de sa propre génération autant qu'avec la génération précédente.

Avec ce film, Kawalerowicz renoue avec une des grandes préoccupations de son œuvre. Les guerres ne sont jamais finies et leurs dégâts sont, non seulement innombrables et imprévisibles, mais aussi, inguérissables, qui métastasent dans les populations humaines, dans le temps comme dans l'espace.

Le film va avoir du mal à trouver son public. De fait, il est paradoxal et plus difficile qu'il n'y paraît. La critique y voit les éternelles problématiques de la culpabilité, de la rédemption, de la justice, et du conflit des générations.

Mais il y a la réalité des images de ce film en couleurs : le film confronte la nuit et le brouillard d'un temps (les années 40) au grand soleil de l'été d'un autre temps (les années 60-70), et expose cette confrontation à la profonde mutation d'un troisième temps, précurseur du troisième millénaire (les années 90). C'est sans doute un pari prématuré, qu'il est intéressant d'examiner à nouveau, une nouvelle fois vingt ans après.

 

Za chto ? (Pourquoi ?), 1996

Cinq années s'écoulent, Kawalerowicz a 74 ans quand sort son avant-dernier film : Za chto (Pourquoi ?), d'après une nouvelle de Léon Tolstoï, datant de 1906 (traduite par Pour quoi faire ? ou Pour quelle faute ?).

Ce n'est qu'un court récit, noyé dans l'œuvre si féconde de Tolstoï, mais il a un statut spécial pour les Polonais.

En effet, il faut savoir que le Russe Tolstoï, né en 1828, a été élevé dans l'aversion de la Pologne, rejet dont on voit le point culminant dans Guerre et Paix, et des traces dans Anna Karénine. Au cours de ses crises morales et dans son souci de justice, il procède à une autocritique et remet systématiquement en cause, en lui, ce sentiment de haine injustifié, jusqu'à finalement se délivrer de cette entrave idéologique et mettre son art au service de la cause polonaise.

La nouvelle Za chto ? témoigne de cette conversion. Elle est écrite à partir de faits réels, l'histoire tragique de la famille Migurski. Souvent traduite en polonais, publiée dans des magazines à Cracovie et Varsovie, elle est l'objet d'un abondant travail critique des chercheurs, et de la gratitude populaire des Polonais pour ce Russe exceptionnel.

L'histoire se passe en 1830. Les temps sont romantiques et insurrectionnels en Europe, la France donne le ton à partir de juillet, suivie par la Belgique et par la Pologne. En novembre, à Varsovie, le peuple se soulève contre l'envahisseur russe, bientôt rejoint par l'armée. Il faudra près d'un an pour la réprimer. Za chto ? se situe dans cette période exaltée. Jozin participe à la révolte de novembre et aux luttes qui suivirent. Il est amoureux d'Albina, la fille de riches propriétaire terriens. Quand on l'arrête et le déporte en Sibérie, la jeune fille, dans la fougue de leur passion et dans l'évidence de la nécessité d'un sacrifice, décide de le suivre.

 

Quo vadis ?, 2001

Quand Kawalerowicz entreprend le tournage de ce qui sera son dernier film, le 8 mai 2000, il a 78 ans. C'est Quo vadis ?, "la plus grande production polonaise de tous les temps" (12 millions de dollars qui deviendront 18 à cause de la mauvaise météo).

Il en rêve et il y travaille depuis Pharaon, mais il va lui falloir 35 ans pour y parvenir. Il n'a cessé, dans son œuvre, de solliciter l'histoire tourmentée de la Pologne. L'été 1980, l'histoire réelle, avec "une grande hache", entre à nouveau dans sa vie personnelle, et, en 1981, la loi martiale, qui restreint toutes les activités du pays, stoppe net le projet "Quo Vadis". En 1999, Henryk Sienkiewicz (1846-1916) revient à la mode avec l'adaptation par Jerzy Hoffman, d'un autre de ses romans, Par le fer et le feu, un film qui connaît un grand succès. Du coup, divers producteurs, privés et publics, se mobilisent et s'associent (Chronos Films) pour donner un coup de pouce au vieux et grandiose projet relégué.

Le très célèbre roman de Sienkiewicz se déroule au 1er siècle après JC, sous l’empereur Néron. Il raconte la naissance difficile du christianisme, monde de spiritualité, dans la Rome décadente des Césars, cyniques et matérialistes. L'amour entre un patricien et une chrétienne, et la résistance de leur foi vont affronter les temps troublés des persécutions.

Par ce détour historique, d'abord paru en feuilleton à partir de 1895, dans la Gazeta Polska (et traduit en français, dès 1896, dans la Revue Blanche), Sienkiewicz expose les préoccupations de son temps - la figure du tyran, les rapports de l'Église et de l'État -, avec une configuration particulière à la Pologne, où, vers 1878, le tsar Alexandre II a tenté d'imposer l'orthodoxie, à la place des Églises catholiques orientales en place (qui, elles, se réclament de la papauté).

Mais la problématique entre immédiatement en résonance dans toute l'Europe, où on assiste à une renaissance religieuse, à tendance prosélyte, en réaction contre le règne du positivisme. La France, pour sa part, fait de la résistance, et ce reflux chrétien va aboutir à un épanouissement de l'anticléricalisme. Anatole France, l'ami de Zola et de Jaurès, aurait déclaré que "c'était une œuvre idiote, expression du néocatholicisme polonais". Le roman ne fait pas l'unanimité non plus du côté catholique, où on lui reproche de décrire le paganisme avec plus de soin que le catholicisme, et de faire des erreurs historiques désinvoltes. En fait, Sienkiewicz est d'abord un romancier doublé d'un patriote, dont l'ambition affichée est de "réchauffer les cœurs" et d'exalter les révoltes des opprimés, tout ce qu'il faut pour en faire une icône de son peuple.

Dans ce combat douteux, il est amusant de constater que c'est la même année, en 1905, que Sienkiewicz obtient le prix Nobel (sans doute boosté par le succès international de Quo vadis ?, roman chrétien), et qu'est votée, en France, la loi sur la séparation de l'Église et de l'État, ouvrant l'ère française singulière de la notion de laïcité, nouvel outil des "droits humains".

Le cinéma n'attend pas pour adapter Quo vadis ? Dès 1901, les Français Lucien Nonguet et Ferdinand Zecca lui consacrent une minute de pellicule. Coup d'envoi d'une longue série d'adaptations : Enrico Guazzoni en 1913, puis Gabriellino D'Annunzio et Georg Jacoby en 1925, avec Emil Jannings en Néron, remplacé par Peter Ustinov dans l'incontournable version Technicolor de Mervyn LeRoy, en en 1951 , et par Klaus Maria Brandauer dans le feuilleton de Franco Rossi, en 1985.

Il est bien normal qu'un Polonais récupère, à son tour, son propre patrimoine. Cette fois, il travaille seul au scénario. Quand il adapte le roman de son compatriote puis réalise ce gros péplum, Kawalerowicz souhaite clairement célébrer le christianisme, une religion qui a humanisé le monde barbare, selon se propres termes. On peut même penser que, soucieux de demeurer en phase avec ce monde désormais humanisé, il fait tout simplement ce qu'il n'a pas fait pour la Révolution française, un film-commémoration : An 2000 : grand jubilé du Christ. En effet, le film est présenté en avant-première au Vatican, le 30 août 2001. Et il plaît beaucoup au pape polonais, Jean-Paul II, qui se fend d'une "Bénédiction apostolique spéciale" pour l'équipe du film.

Mais surtout, il ne fait rien d'autre que de prolonger le travail de toute sa vie, la recherche de ce qu'il appelle les "problèmes universels". On pourrait lui chipoter ce concept, qui, dans sa pensée, n'est ni mathématique ni marxiste, mais plutôt, très prosaïquement, européocentriste. On préfèrera admirer son travail d'adaptation de Sienkiewicz, qui met en avant les personnages politiques, Pétrone l'intellectuel et Néron le tyran social-bouffon, plutôt que le mélodrame des deux amoureux. Il confirme : Une telle modification est fidèle à l'idée et à la philosophie de l'œuvre de Sienkiewicz qui, à mon avis, est un drame du pouvoir, de la foi et de l'amour, menant, à travers des situations extrêmes, jusqu'à la tragédie.

Pour prolonger l'anecdote laïque, on peut noter que le film de Kawalerowicz sort très vite un peu partout (Italie, République tchèque, Argentine, USA, Russie, Roumanie, Corée du Sud), mais qu'en France, on doit attendre 2010 pour une sortie en DVD.

De même qu'un premier film contient généralement en germe et à l'insu de son auteur, tous les ingrédients de l'ensemble de l'œuvre à venir, de même un dernier film, quand il est tardif, est naturellement vécu comme un testament, par l'auteur comme par les spectateurs.

Le Quo vadis ? de Jerzy Kawalerowicz peut légitimement être vu et pensé comme un aboutissement.

 

Anne Vignaux-Laurent

 

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