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Didier Le Pêcheur : "Je disais 'Moteur !' et tout ça partait à l'aventure..."

Il a écrit un scenario et s'est retrouvé romancier, il a lu Rilke et découvert l'amour du cinéma... Didier Le Pêcheur est comme ses films et ses personnages, une "comédie furieuse", traversé qu'il est par un vent de rebéllion permanent qui l'emmène là où on ne l'attend pas, du rire aux larmes.

Comment êtes-vous passé de l'écriture à la réalisation ?

J'ai toujours voulu faire du cinéma, l'écriture est venue par hasard. En 1987, j'ai commencé à écrire un scénario, mais l'histoire que j'imaginais alors demandait un budget beaucoup trop lourd pour un premier film. Je ne savais pas comment écrire un scénario, je décrivais tout ce que j'avais en tête, et en fait je me suis aperçu que j'avais écrit... un roman. Il a été publié sous le titre Le bord du monde. Je suis passé à Apostrophes et je me suis retrouvé du jour au lendemain promu écrivain ! Du coup j'ai publié un second roman, Battavia (l'histoire de ce romancier que l'on voit au début du film se précipiter contre un mur), uniquement pour répondre très humblement à la question "Comment ai-je pu devenir écrivain ?".

Je ne cherchais pas à en déduire de grands principes philosophiques, mais simplement à réfléchir sur ce que l'écriture représentait pour moi. Cette phrase qui est dite dans le film, "J'appartiens à l'imaginaire d'un créateur qui rêve que les hommes existent et que certains d'entre eux rêvent qu'ils écrivent," est la dernière ligne du roman Battavia. Ainsi est né l'idée des Nouvelles du bon Dieu". Deux personnages se demandent s'ils vivent vraiment, s'ils ont un libre arbitre ou s'ils sont manipulés par quelqu'un ? Et dans ce cas, par qui ? C'est un sujet qu'on pourrait qualifier de sérieux, mais si on y regarde de près, il peut être prétexte à d'incroyables situations de comédie.

Vous dites, à propos de votre film, "c'est une comédie furieuse", voilà un genre nouveau !

Oui, mais comment définir autrement les aventures de ces deux là et de leur bande ? Ils flinguent le pape, ils poussent une gentille fille au suicide, ils attaquent un commissariat et une pharmacie, ils vont voir un médium, ils couchent avec un curé et une contractuelle et en plus ils aiment Rainer Maria Rilke... Je voulais faire un film qui soit à la fois un sujet de comédie et un sujet grave parce que j'ai horreur d'aller au cinéma uniquement pour rigoler ou pour pleurer. J'aime passer par toutes les émotions.

Comment définiriez-vous vos personnages ?

"Ce sont des anticonformistes" dit le commissaire, c'est le moins que l'on puisse dire ! Des nihilistes, des jusqu'aux boutistes ? Je ne sais pas. Ce n'est surtout pas un film pour dire aux spectateurs que rien n'existe et qu'il faut tout faire péter ! Maria de Medeiros dit que c'est un film anar, moi je dirais qu'il y a certainement un esprit de rébellion, probablement un peu politiquement incorrect - mais la raison est tellement peu drôle et peu vivante ! Dans L'Art du Roman, Kundera définit très justement les personnages comme des "egos expérimentaux". C'est un des grands plaisirs de l'écriture de pouvoir balancer un personnage dans une histoire, de voir comment il s'en sort et quelles réactions il provoque.

Par exemple, si Travolta entre brusquement dans cette pièce, inévitablement le comportement des gens va changer, et même s'il ne fait rien, son passage aura des conséquences. Imaginer ce qui se passe si en plus il fait quelque chose, c'est ça le grand plaisir d'écrire : créer des situations et les regarder évoluer, voire dégénérer. J'ai essayé de concevoir mes personnages pour qu'ils véhiculent à la fois une évidence et une originalité. Nord est un intello qui est aussi capable de violence. Evangile est une fille très portée sur le sexe mais en même temps pleine de tendresse.

Karénine est une romantique fanatique qui tombe amoureuse comme d'autres tombent malades, une suicidaire chronique, mais à un moment donné elle est la seule du groupe capable de raison. La fliquette peut se laisser aller au sentiment et même à un dérapage franc et massif. Le flic fait son devoir, mais il est à deux doigts de basculer dans l'aventure avec ceux qu'il poursuit. J'aime travailler sur des personnages de comédie pour leur donner de vraies cassures. Rien n'est réel, mais au bout du compte, j'ai l'impression que tout est vrai.

Evangile est une très étrange jeune fille !

Elle écrase un piéton pour vérifier s'il était bien vivant, elle flingue le pape... Vous avez une imagination surprenante ! Elle ne fait pas ça par méchanceté mais, comme tous les personnages, pour vérifier une hypothèse... A aucun moment le film n'invite les spectateurs à faire de même ! Par contre, j'aimerais que le film leur donne envie de "devenir à leur tour écrivain", - c'est d'ailleurs ce que conseille Dieu aux personnages du film, ses personnages. On n'a plus besoin de vivre les situations, si on les vit en les inventant et en les créant. Les sérial killers sont obligés d'expérimenter par eux-mêmes le meurtre parce qu'ils sont incapables de s'en faire une image mentale. En écrivant un meurtre, j'ai pu sentir ce que ça faisait de tuer quelqu'un... et ça m'a sûrement évité d'avoir à le faire ! Il en va de même, pour un auteur, avec les sentiments, le rire, n'importe quelle sensation... Voilà ce que j'aime voir au cinéma : ce que je n'aurais pas osé faire, un esprit de transgression.

Quelles ont été vos découvertes d'adolescent, vos influences ?

Je suis un prolo qui s'est forgé tout seul. J'ai bouquiné, j'ai vu des films et en allant d'auteur en auteur, je me suis débrouillé pour trouver ce qui m'intéressait. L'une de mes grandes émotions d'adolescent a été la scène magnifique dans le film de Kazan, La fièvre dans le sang, où Nathalie Wood récite un poème, Splendor in the Grass.

Ce poème m'a fait un effet monstrueux, il m'a donné envie de regarder vers la poésie, qui m'a déçu dans un premier temps, jusqu'à ce que je tombe sur Rilke. Je ne serais jamais allé vers Rilke si je n'avais pas vu cette scène dans ce film. Ce poème reste toujours une énigme pour moi, je serais incapable de dire aujourd'hui de quoi il parlait, mais je sais par contre tout ce qu'il m'a apporté. Nord dit : "Un jour, on ouvre un livre et on lit ce qu 'on aurait toujours voulu vivre et penser... comme si l'écrivain l'avait écrit rien que pour vous". Evangile lui répond : " On se dit: ce type-là, j'aimerais bien le connaître ". Mais Louis Albert Dieu ajoute : " Et puis on est déçu, finalement, c'est un type comme les autres".Oui, on a tous vécu cela.

A un moment donné on rencontre un auteur, un cinéaste ou un poète, et on croit qu'il s'adresse uniquement et directement à nous. On fait passer le message aux copains et s'ils le reçoivent avec une moue dubitative, ça nous conforte dans l'idée que cette oeuvre nous était bien destinée. Je n'aime pas trop l'idolâtrie, parce que je ne pense pas que l'on ait besoin de modèles, mais de références pour progresser. Les gens qui créent ne sont pas des demi-dieux, mais des gens ordinaires qui ont la force nécessaire pour ne pas se contenter de subir leur existence. C'est ce que font mes personnages. Il y a d'autres façons de le faire. La création en est une. S'il y a une morale à mon film, c'est celle là.

Quelles sont les œuvres, les films, les auteurs ou les cinéastes qui vous ont transformé ?

Rarement un cinéaste mais plus souvent un film, parfois une seule scène d'un film. Je ne m'attache pas aux noms, aux gens, mais à ce qu'ils font. Tout créateur est capable à un moment donné, par miracle ou par la force de son travail, de produire un chef d'œuvre. L'adaptation de L'Insoutenable légèreté de l'être de Kundera par Philip Kaufman par exemple, alors que ce réalisateur ne fait pas partie de mon panthéon personnel, m'a fortement marqué. C'est la vie à l'état pur. Si je devais garder un seul cinéaste toutefois, ce serait Renoir. Pour une qualité très rare que je retrouve aussi parfois chez Coppola : l'amour coule à travers la caméra, entre le metteur en scène et ses acteurs, et donc de Renoir vers le spectateur. Il y a un bien-être total, une complicité que je ne trouve nulle part ailleurs. Ce mélange de comédie et de drame traité avec une économie formidable. C'est un cinéma essentiel et populaire. J'adore aussi Blier pour Buffet froid et Notre histoire. David Lynch pour sa faculté à faire admettre l'inadmissible, mais la liste pourrait être infinie et très "bariolée": Michael Powell, Godard, Cassavetes, Kazan, etc. En littérature, Rilke bien sûr, Kundera, Bataille, Boulgakov qui est pour moi l'écrivain le plus magique du siècle. C'est là, pour moi, que le cinéma a pu rencontrer la littérature. Dans ce mélange indissociable entre vivre et créer.

Comment s'est passée votre collaboration avec les acteurs ?

Une de mes grandes angoisses était de me retrouver devant des gens qui avaient tous plus de métier que moi. Comment leur dire, par exemple : "Tu vois, quelqu'un en colère ne pose pas son verre comme ça", sans qu'ils me répondent : "Tu es gentil mais on m'a déjà parlé de ces choses-là avec plus de subtilité et d'autres arguments... Allez, dis moteur et on s'occupe du reste !" C'était ma grande trouille à la veille du tournage.

Au contraire, personne ne m'a sorti son pedigree ! Et moi je me disais : "Mon Dieu, ils me font confiance, mais moi je ne sais même pas ce que je vais faire avec la scène qu'on tourne demain". Au final, je pense que tout le monde avait envie de faire le même film. J'ai eu de grands moments de bonheur à les regarder jouer.

Pour un réalisateur le tournage est la seule fois où il peut retrouver un peu de la sensation du spectateur qui découvre un film. Parce qu'après, on va voir et revoir toutes les prises plusieurs fois et le film terminé des dizaines de fois. Le plaisir qu'on éprouve pendant la bonne prise, debout près de la caméra, c'est ça la vraie récompense: quand les personnages, d'un seul coup et, pour la première fois, existent ! 

Avez-vous écrit en pensant à certains d'entre eux ?

Je rêvais de tourner avec Marie Trintignant , mais je n'avais pas de rôle pour elle. Lorsqu'elle a lu le scénario, le personnage d'Evangile était un homme, le frère de Nord. Elle m'a demandé de réécrire ce personnage en version féminine, pour elle, et elle a eu tellement raison ! Peu de bla bla avant les prises, Marie est une instinctive. Elle amène des idées, parfois farfelues, parfois extraordinairement judicieuses, elle peut inventer à chaque prise. On l'avait rarement vue dans des comédies, je pense que c'est aussi une des raisons pour lesquelles elle a eu envie de faire le film. Elle avait quelque chose de nouveau à défendre.

Maria de Medeiros est une mécanique de précision invraisemblable, Christian Charmetant est exactement comme Nord : il se pose sans arrêt mille questions. Artus de Penguern qui joue le commissaire, a collaboré au scénario. Il a un vrai sens du dialogue et de la logique des situations absurdes.

Et puis Michel Vuillermoz et Isabelle Candelier : pendant le tournage comme dans l'histoire du film, ils ont tous formé une bande. Ils s'amusaient bien et parfois j'avais du mal à les freiner. On était souvent fourrés dans cette voiture bizarre, qui est à elle seule un personnage du film, eux entassés dedans à six ou sept et moi, accroché devant comme je pouvais, avec l'équipe sur la voiture travelling, allongé sur le capot, sanglé. Je disais moteur et tout ça partait sur les routes, à l'aventure. Et il y en a eu des aventures..

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