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Frederick Wiseman : " Montrer le drame intense de chaque journée de la vie de chaque homme "

Titicut Follies, plongée dans le quotidien dur et violent d'un hôpital psychiatrique américain, fut censuré à sa sortie en 1967 aux États-Unis. Frederick Wiseman nous présente son premier long-métrage, le début d'une filmographie aussi prolifique qu'essentiel.

" Ce qui m'intéressait dans mon premier film, Titicut Follies, c'était d'envisager un film documentaire qui entretienne un type original de relation avec " l'endroit où ça se passe ". C'était en partie en réaction contre des films documentaires consacrés à des personnes célèbres comme Marlon Brando ou Joseph Levine. Et je voulais faire mieux qu'un compte rendu impressionniste sur un endroit donné. Quelque chose en tout cas d'assez différent des travaux de Richard Leacock.

Quand je me retrouve dans la salle de montage en face de cinquante heures de pellicule je cherche à résumer mon expérience et à en sortir un film. Je dois essayer de penser ma propre voie à travers cet ensemble de matériaux. Je pense que la finalité de cet effort est de présenter dans la forme finale du film un rapport sur ce que j'ai découvert... Ce que je pensais avant le tournage n'a pas d'importance, une fois considéré ce que j'ai trouvé et appris. Le contact avec la réalité effectue une sorte de tri.

A partir de Titicut Follies je n'ai plus cessé de faire, grâce au cinéma, la découverte du drame intense de chaque journée de la vie de chaque homme... C'est une part décisive de la contribution du surréalisme que de nous y avoir sensibilisés. Quand vous avez la possibilité, comme moi de Titicut Follies à Welfare, de faire de longs séjours dans différents lieux avec toutes sortes de gens et de groupes différents, chacune de ces expériences vous invite à sentir le drame de la " vie quotidienne ". Pour moi c'est infiniment plus dramatique d'atteindre ce drame que toute recréation de la réalité. La réalité est si dense, si complexe, si intensément dramatique, que la fiction vouée à reproduire cette réalité est dépassée sur son terrain par ce qu'on appelle à tort les documentaires (qui n'en sont pas moins des fictions). Ce qui me fascine, dans ma réflexion sur l'autorité, c'est d'interroger le réel de ce qui constitue le comportement de la plupart des gens. Un peu dans la veine où Ionesco par exemple traque le langage de tous les jours et débouche sur cet " humour objectif " auquel je tiens tant.

Dans Welfare la scène où le directeur adjoint du Centre d'Aide Sociale parle avec le jeune homme au sujet de son chien, c'est du Ionesco, du pur non-sens. Sur le plan du dialogue, si vous vous concentrez sur la relation de parole et excluez le milieu, vous obtenez le discours de la Cantatrice chauve, vous savez : " Nos pommes de terre anglaises sont meilleures que les pommes de terre françaises ". Le drame de chaque individu c'est bien la façon " objectivement humoristique " dont il s'acquitte du devoir de vivre sa vie. Aussi bien pour les " fous " de Titicut Follies que pour les " gardiens ", il y a une perpétuelle recherche de la dignité, et cette recherche est perpétuellement contrariée. Le film commence et finit par un spectacle, genre " burlesque ". Entre les deux nous découvrons que nous sommes dans un hôpital psychiatrique... Et nous avons compris avec délices que l'animateur de ces spectacles est le gardien chef. Sa rengaine, Chicago Town, montre que son rêve était de devenir Fred Astaire ; à défaut, son exhibitionnisme devant le " public " de l'asile prend une valeur thérapeutique.

Conjointement au thème de la difficile recherche de la dignité, on voit dans tous mes autres films la règle de la bonne volonté. Dans Hospital l'ensemble du personnel hospitalier travaille très dur. Malgré cette extraordinaire bonne volonté le volume de travail est tel qu'ils ne peuvent pas grand chose, surtout au niveau préventif. A travers ce type de contradictions, on découvre tout le reste de la société. La pratique de la caméra fait rapidement comprendre que n'importe lequel d'entre nous peut ridiculiser n'importe qui. Au contraire, la substance même de " l'humour objectif " est de restituer aux gens que vous filmez la dimension subjective et la dignité dont nous parlons... cela tient à votre décision d'entendre l'autre et au refus de falsifier aussi bien sa dignité que son ridicule.

J'ai toujours été concerné par les relations des gens pauvres avec l'administration. Par exemple, dans le monastère d'Essene ou dans High School, je me suis penché sur les rapports entre éducation, société et pauvreté. Tous mes films butent sur la pauvreté et sur le fait que la pauvreté limite les choix et les droits des individus. Dans Titicut Follies, dans la scène avec le psychiatre libidineux à la tête d'aigle chauve, le jeune interné critique Bridgewater, lieu où le film a été tourné. Cette critique est correcte. Pourtant il est vrai que ce jeune homme est malade, mais s'il avait pu avoir un bon avocat ou un bon docteur, il n'aurait pas été là, interné. Ce n'est pas parce qu'il est " fou " qu'il dit la vérité, mais c'est parce qu'il n'est pas totalement " fou " qu'il la dit. Nous pensons que si l'on s'était intéressé à lui pour le défendre et surtout le comprendre, au pire il serait dans une clinique privée très coûteuse. Ce qui est essentiel dans la découverte cinématographique d'un tel cas, c'est que vous ne pouvez pas vous contenter de blâmer la prison en soi. La prison ou l'asile est le reflet des désirs, des intérêts de la communauté servie par l'institution… Dans Titicut Follies ce que vous voyez ce sont les innombrables aspects de plusieurs personnes qui ont " chuté ", ce qui vous renvoie contradictoirement à l'idéologie d'une démocratie où " chacun a sa place ", " chacun peut refaire sa vie ", " chacun peut réussir et monter du plus bas au sommet "... Le moins qu'on puisse en dire est que les locataires de Titicut Follies ne vérifient pas ce mythe, pour des raisons variées qui tiennent à l'éducation, à la santé, et donc à la politique, à l'économie, ou même à la biologie : autant de raisons qui nous renvoient à un ensemble très vaste de contradictions sociales. Là, comme dans High School, les acteurs se livrent à une comédie noire; le miroir noir dans lequel se reflètent les niveaux sociaux et les hiérarchies de la société cristallisées dans une formation sociale donnée.

Dans Basic Training, il est normal qu'un garçon fasse son service militaire, mais au contraire la folie est « horsnormalité ». Du coup, Titicut Follies vérifie par l'absurde la " normalité " de Basic Training et de la société américaine. Dans des séquences comme celle avec le docteur libidineux au crâne d'aigle chauve, particulièrement, vous remarquerez que je ne choisis de filmer, dans un cadre très resserré, qu'une des deux parties en présence. Il n'y a pas de contrechamp. C'est une chose à laquelle j'ai essayé d'être fidèle depuis. C'est beaucoup plus intéressant d'observer strictement la personne qui parle, ça ne mène à rien de vouloir anticiper sur qui va parler ensuite... vous ne pouvez deviner qui va parler et ce qu'il va dire. "

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