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Gus Van Sant, L’homme aux mille visages

Chercher un mouvement global dans l’œuvre de Gus Van Sant, c’est partir à la rencontre d’un homme, un marginal. Chantre de la vague « indé » des années 1980, le cinéaste se réinvente perpétuellement, quitte à voguer entre les genres. Extraits d'une analyse de l'oeuvre de l'auteur d'Elephant par Romain Dubois, parue dans le magazine Clap.

Cyclique, mouvante, la carrière du réalisateur d’Elephant a de quoi surprendre. Elle reflète comme peu d’autres filmographies l’émergence d’un artiste singulier et l’évolution d’un homme au fur et à mesure que les années passent, que le cinéma évolue, que l’esthète mûrit. Les lignes brisées de son œuvre sont en réalité le révélateur d’une faculté inouïe à s’adapter.

De la veine totalement expérimentale et indépendante des premières heures (Mala Noche, My Own Private Idaho…), Van Sant n’oublie rien. Son passage par les studios dans les années 1990 (Prête à tout, Will Hunting…) lui permet de poursuivre sa psychanalyse à travers de nouvelles formes, plus académiques, sans pour autant perdre de vue ce qu’il souhaite déjà cristalliser : la puissance éphémère des corps. Ainsi celui de Matt Damon est filmé sous toutes ses coutures (Will Hunting, Gerry, Promised Land), comme les silhouettes de River Phoenix et de Keanu Reeves dans My Own Private Idaho.

Les deux époques exploitent des formes opposées mais les mêmes thèmes y sont pourtant fondus. Pour autant, le travail du cinéaste ne se réduit pas à cette incarnation des jeunes corps nonchalants à laquelle on l’associe souvent. Si la Palme d’or d’Elephant couronne sa parfaite maîtrise du sujet, Van Sant n’en est pas moins un baroudeur qui expérimente et fait du film le réceptacle de ses obsessions, étroitement liées : la déambulation en premier lieu, la distorsion du temps, la fragilité des corps et bien sûr ces routes qui s’offrent aux héros comme autant de possibles évaporations. L’évaporation est d’ailleurs certainement l’une des pièces maîtresses de son parcours, une évidence pour un cinéaste (dont le propre est de figer l’instant), mais rares sont ceux à avoir autant travaillé sa représentation à l’écran. Derrière chacun de ses personnages, l’évanescence guette et se pose en allégorie diffuse de la mort.

La mort, autre motif récurrent, sera l’objet central de Restless, où le passage du temps matérialise cette pulsion mystérieuse et fascinante. L’œuvre de Van Sant est funèbre certes, mais n’oublie pas les éclats de vie. Un peu comme il guide son cinéma par des détours et retours entre expérimental et académique, le réalisateur explore l’Eros et le Thanatos, les contradictions de ses héros. Derrière la volonté de capturer les figures et les corps, Van Sant déroule la bobine de sa propre existence. Les fragments autobiographiques disséminés un peu partout dans son œuvre en seraient souvent la plus belle part. Sa naissance artistique à la fin des années 1980 coïncide avec l’émergence d’une nouvelle génération d’indépendants purs, qui succède à la folie du Nouvel Hollywood.

À cette époque, les studios ont repris le contrôle des grosses productions. Mais quelques petites voix aujourd’hui devenues grandes (Todd Haynes, Larry Clark, etc.) démocratisent alors un écho de la marge, marqué par la volonté de porter haut et fort un nouveau désir d’émancipation (homo)sexuelle ou sociale. Dans l’élan, le cinéaste ne s’arrête pas à un seul médium pour exprimer sobrement sa vision de la contre-culture américaine. Autres facettes, autres modes d’expression : la photographie, la musique, le court métrage et la participation à des expositions d’art contemporain font de lui un artiste total.

L’éventail semble infini et sa capacité à croiser les arts et les dispositifs vont dans sa logique de caméléon qui ne cherche in fine qu’à suivre sa route, au gré des méandres de sa carrière et de sa vie d’homme. Tant qu’il reste sur ce chemin précaire et sinueux, tant qu’il poursuit sa quête de grâce et de poésie, nous sommes prêts à l’accompagner jusqu’au bout.

Romain Dubois