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György Pálfi : " En Hongrie, personne ne s’assoit à côté des femmes de ce village..."

Hic : avec cette simple onomatopée le réalisateur hongrois titre son premier film. Un hic comme le hoquetement permanent d'un vieillard qui rythme ce thriller pas banal au sein d'un petit village magyar.

Quel a été votre parcours avant de réaliser Hic ?

Je fais des films depuis bientôt 18 ans. À l'âge de 12 ans, je réalisais déjà des petits films en super 8. Plus tard, à l’Université, j’ai commencé à écrire, réaliser et monter deux films par an. Plutôt des documentaires d'ailleurs. Puis je me suis intéressé aux fictions.

J’ai réalisé un court- métrage de 27 minutes, A Hal (Le Poisson). Et, ensuite, un des épisodes du film Knock Knock. Enfin, je me suis lancé dans le 35 mm avec le court-métrage Round and Round, présenté dans de nombreux festivals. Et ce fut enfin Hic, mon premier long-métrage, couronné d'abord par mon diplôme !

Comment vous est venue l’idée de Hic ?

En dernière année d’Université, tous les étudiants doivent réaliser un court-métrage. Le scénario que j’ai remis n’a pas été très apprécié. L’histoire d’un vieil homme au hoquet persistant, et assis sur un banc, ne semblait pas amuser immodérément mes professeurs ! Je ne me suis pas découragé. Dès que j’ai eu un peu d’argent, je suis parti dans le village choisi, pour faire connaissance avec les habitants. Et là j’ai réalisé que ça pouvait donner bien plus qu’un court-métrage.

À ce que j’avais imaginé au départ – changer de personnage chaque fois que mon vieux bonhomme hoquette – s’est ajoutée une intrigue policière. C’est un peu comme un puzzle où tous les éléments rassemblés forment un crime extraordinaire mais où chaque pièce ne représente qu’une scène banale et quotidienne de la vie d'un village ordinaire.

Qu’est-ce qui vous a attiré plus particulièrement dans ce village ?

J'ai découvert un monde merveilleusement fermé. J’ai réussi à m’intégrer, mais sans devenir leur intime. En somme, en parfaite position d’observateur extérieur : un regard étranger dans un univers familier.

La première fois, j’ai voulu faire un grand tour. Tous les habitants m’ont remarqué. Il y avait eu quelques vols, les jours précédents, j’étais donc le présumé voleur ! La personne chez qui je vivais m’a alerté. Alors j’ai refait le tour du village : " Je suis le réalisateur venu faire le film ! ". Et chacun d’entre eux m’a raconté ses anecdotes, sa petite histoire, ses aventures. Toutes ces petites histoires, volées elles, ont formé le film. Je tenais vraiment à prendre de vrais gens avec leur vraie vie, dans leur décor et leur mémoire pour cette fiction. Il n’y a que l’aspect policier qui n’appartient pas au passé de village.

Comment ont réagi les habitants à votre projet ?

Je ne leur avais pas confié qu’il y avait aussi une histoire policière... Ils m’ont raconté leurs aventures du quotidien. Et moi, je leur demandais juste d’être présent, le lendemain, pour les adapter en scènes de cinéma. Ils jouaient dans un film ! Comme à Hollywood et comme au village ! Très sérieux, très amusés aussi. Avec la curiosité et le zèle d'un spectateur-acteur mais sans conscience de l’objet final. Un film reste quelque chose d’étrange, de fascinant. Cependant, ils n’ont jamais été ni intimidés, ni impressionnés, ni surpris. Peut-être étais-je plus intime avec eux que je ne le croyais.

L’histoire policière est la base de votre fiction ? Quel fut le déclic ?

Chaque communauté est soudée autour d’un secret commun. Lorsque j’ai commencé ce film, quelque chose m’échappait dans le village. Sans doute parce que je ne suis pas parvenu, moi le passager, à percer leur secret... Alors j’ai inventé une énigme commune (mais hors du commun). J’aurais pu choisir une histoire d’amour à la Roméo et Juliette, genre la noce au village. Mais une histoire policière me semblait plus intéressante.

Un crime, c’est le secret parfait. On le cache, on le tait. Tout le monde est lié par ça. J’ai alors entendu cette histoire incroyable, qui fut une des plus atroces affaires criminelles hongroises. L’époque était cruelle : la disparition de l’Empire austro-hongrois, la misère économique...

Les Hongrois étaient pauvres. La terre était l’une des rares valeurs sûres. L’une des solutions pour les femmes était de se marier jeunes et pauvres avec des hommes vieux et riches. Encore fallait-il abréger l'attente et aider le temps pour, un jour, hériter de ces terres et de ces richesses. Les femmes de la région de Tiszazug au Sud-est de Budapest, dans les années 20, ont opté pour cette solution radicale. Elles ont occis leurs vieux maris et parfois même les fils pour plus de sécurité.

Ces épouses en série, si j'ose dire, n'ont pas fait dans la dentelle. Elles se sont données le mot et la recette. Et cela a donné, au final, la plus grande histoire criminelle de l'histoire hongroise. Un vrai carnage, 2000 morts au moins. Et une sorte de rite macabre : les mariées étaient en noir ! Depuis, ils ont changé le nom du village. Mais aujourd’hui encore, si l’on prend le bus en Hongrie, personne ne s’assoit à côté des femmes de ce village.

Hic, le titre sonne très bizarrement. Qu’est-ce que cela signifie ?

C’est une simple onomatopée, celle d'un hoquet permanent, d'un hoquet fil rouge si je puis dire, dont souffre, avec un stoïcisme souriant, un vieil homme du village témoin de la vie agitée de ses voisins. Ce hoquet, ou plutôt les effets de ce hoquet, "hic, hic, hic", ouvrent l'histoire et donnent le tempo de la narration du film. Tel un métronome humain posé sur un banc. Le rythme ainsi donné, tous les autres sons se mettent au diapason et s'unissent pour former une symphonie.

Ce n’est pas un film muet, mais il n’y a aucun dialogue. Peut-on parler de film sonore ?

Il n’y a pas de dialogue dans le film, en tout cas, pas en présence de la caméra. Disons que j’ai voulu faire un film musical. En ce sens, il n’est pas muet. J’ai voulu éviter la parole. Les mots cachent trop souvent l’essentiel. Selon moi un film, même avec des paroles, n’est bon que si les mots disent autre chose que l’image. De toute façon, aucun mot ne peut révéler un secret si horrible. L’image est plus forte, plus précise. Mais il y a, dans Hic, beaucoup de bruits, de voix, de rythmes...

On peut, du moins je l'espère, parler d'une double orchestration : orchestration des images qui s'enchaînent et se répondent. Et orchestration des sons qui se fondent, se suivent et s'appellent. Nous avons réussi, je pense, à créer un paysage sonore conceptuel qui fait écho au visuel et à l'intrigue, dans une symphonie villageoise très loin du muet. J’ai même composé des sons pour la pousse de l’herbe, ce qui peut paraître plutôt absurde de prime abord, mais quand vous avez un plan serré de dix minutes sur de l’herbe sortant du sol...

Avec mon équipe technique, en fait mes camarades d’Université, notre objectif et notre défi fut celui-ci: faire un film musical, avec sous la musique de la vie, le petit chant de la mort.

Un tel film symphonie fait penser à des parallèles dans l’histoire du cinéma. Baraka, par exemple ?

J’ai pensé à Baraka effectivement. Cela m’a rassuré et apporté la preuve qu’un film basé sur une imagerie, un film non dialogué, puisse être produit, réalisé et même avoir un public réceptif. Nous avons oublié que le film est une image animée, racontant les histoires au travers des images. S’il y a quelque chose contre lequel j’ai lutté, c'est cette obligation de centrer ma réflexion sur le texte.

Aujourd’hui les films sont tous discursifs, bavards, croyant devoir se soumettre aux standards du public. Moi, je veux que le public soit un partenaire. Pas seulement recevant une œuvre mais aussi travaillant avec elle.

Et, justement, la chanson qui conclut le film ?

J’ai eu envie d’utiliser une chanson pour la fin. Je savais de quoi elle devait parler, mais je ne savais pas si une telle chanson existait. Dans le scénario, j’avais juste mis un titre : " Je suis seul ". Ce fut un pur hasard et un pur bonheur de trouver une chanson dans cet esprit. J’avais interrogé plusieurs fois des femmes pour qu’elles me fassent connaître le folklore régional. Elles refusaient souvent. Et puis un jour... Ce qui est fou c’est que cette chanson provienne du répertoire local !

Documentaire ou polar, à quel genre appartient le film ?

Selon Umberto Eco, le seul genre qui compte au cinéma c’est le thriller. Car, pour lui dans le monde, à chaque instant quelqu’un demande " Qui a fait ça ? ". Maintenant, si l’on ne parvient pas à définir le genre d’un film, alors, peut-être, s’agit-il simplement de films d’auteur. Je pense, avant tout, que Hic est un film d’auteur, bien plus qu’un film de genre.

Ma fierté provient sûrement de cette confusion des genres. Le film n’est pas clairement identifiable. Si l’on me dit que c’est un film inclassable, je le prends comme un compliment. Ce que je voulais, c’était dire mon point de vue sur le monde avec ce film. Je veux juste montrer ce que je vois. Et permettre au spectateur de dévisager une oeuvre à travers son auteur. Un peu comme l'on devine l’architecte en voyant un bâtiment.

Ce film contourne les genres et détourne les sens. Plus on le revoit, plus il nous montre de nouvelles pistes...

Hic est comme une contemplation, une promenade dans le village. Vous vous croyez dans un documentaire sur la vie rurale. Mais, en fait, la vérité est ailleurs. L’énigme n’est pas révélée explicitement. Il faut même la chercher, comme le policier tente de le faire. Je voulais faire mon film au présent, à l’instar de la vie réelle. Généralement les films sont au passé : il raconte des événements qui ont déjà eu lieu.

Moi, j’ai essayé de filmer une histoire comme si elle se déroulait au moment où sont commis les crimes. Je pense que, dans la vraie vie, personne n’anticipe jamais les révélations. Tant qu’elles sont cachées, elles sont ignorées. On ne les découvre qu’après coup. Alors c’est évident, il faut revoir le film ! Encore et encore.

Vous introduisez une double dualité entre la Nature et l’Homme d’une part et entre la Tradition et le Progrès d’autre part.

J’ai voulu montrer que l’homme et la nature ne faisaient qu’un. C’est vrai que l’homme est un animal, mais là il est presque « contre nature ». Certains instants, il est son pire ennemi. On le voit : des animaux meurent à cause des hommes. Parce qu’il remue la terre, parce qu’il laisse le poison traîner, parce qu’il pêche. Et puis j’ai filmé un village très traditionnel, mais où les hommes ont intégré le progrès technique : l’ordinateur, les machines pour faciliter le travail...

J’ai utilisé ce choc tradition-progrès pour des astuces de scénario. Par exemple, la radiographie permet de révéler le poison. Les effets spéciaux provoquent toujours des causes qui permettent de faire avancer ou de comprendre l’histoire. Dès qu’il y a un bruit, une voix, cela entraîne du mouvement. L’avion supersonique déclenche des secousses comme sismiques. Là c’est le monde moderne et non plus le vieil homme qui hoquette !

Quel accueil a reçu Hic ?

Les villageois ont été parmi les premiers à voir le film. Un grand écran avait été installé sur la place principale du village pour une projection en commun. Je ne suis pas sûr que ce soit leur genre de film !

Ce fut comme une classe en sortie scolaire. Ils s’amusaient à faire des commentaires sur eux, sur leurs voisins, sur la longueur de leur apparition à l'écran. Il y a eu des petites jalousies et de grandes frustrations, comme celle de cette habitante très déçue : deux jours de tournage et, hop, coupée au montage. Au-delà de l'anecdote, beaucoup ont compris l’histoire et l'intention. Ils ont bien saisi qu’il ne s’agissait pas d’un documentaire sur leur village, mais d’une histoire fictive qu’ils incarnaient...

Ce fut, sans aucun doute, le meilleur des publics puisqu’ils étaient heureux et fiers. Ailleurs, dans le monde, je suis content de voir que les gens comprennent bien le film. Mais certains passent à côté. Ils veulent absolument donner un sens à chacune des images.

Quand le petit chat est mort, ils se demandent ce qui se cache derrière cette mort, quel symbole représente le chat, pourquoi le chat et pas un chien ou une oie... Ils ne voient pas que l’essence du film est ailleurs. Ce qui est important, c’est la mort d’un être vivant, voilà tout ! Ils pensent que le film est une allégorie permanente. C’est très flatteur, mais hors de propos.

Quelles sont vos influences au cinéma ?

Ce sont plutôt des films davantage que des cinéastes qui m’ont influencé. Évidemment, je me suis imprégné de maîtres comme Eisenstein, Godard ou Lynch... J’utilise leurs moyens, les théories qu’ils développent. Par exemple, celle de Griffith où une scène s’ajoute à une autre et en amène une troisième. Je la reprends, mais je la détourne aussi. Il se passe une chose, mais la conséquence n’est pas forcément celle que l’on attend.

J’ai fait ce film à partir de ceux que j’aimais mais aussi de ceux que je n’aimais pas. J’espère quand même que Hic est une œuvre suffisamment personnelle pour que mon travail d’auteur soit reconnu.