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Le "destin polonais" est-il risible ?

Candide de Voltaire, Gombrowicz, Chaplin... ? Plusieurs influences, sans doute, et une grande question : "le héros polonais" ne serait-il pas victime de sa propre imbécillité ?  De la veine à revendre suscita ainsi polémiques et analyses diverses lors de sa sortie, en 1960. Dans leur livre de référence, Le Cinéma polonais (ed.Centre Pompidou)  Bolesław Michałek et Frank Turaj racontent l'aventure de ce film qui est resté un classique, controversé mais toujours vivant.

" Munk participa aux débats de 1959 concernant l'Ecole polonaise, le "destin polonais" et le sens de l'histoire. Il s'assura à nouveau l'aide de Jerzy S. Stawiński qui se livra à une nouvelle dissection des mythes polonais. Les six incarnations de Jan Piszczyk est l'histoire du perdant type ballotté par les temps modernes, qui ne parvient jamais à tirer son épingle du jeu.
 
Elle rappelle la première partie d'Eroica. Le modèle du "héros" est le personnage voltairien de Candide, homme simple que la vie et l'histoire déconcertent, incapable de trouver une place stable dans la société.

La version de Munk, De la veine à revendre (1960), est composée de plusieurs longues séquences illustrant la vie de Jan Piszczyk, interprété par Bogumił Kobiela. Ces séquences se déroulent successivement dans les années trente, quarante et cinquante.

Dans les premiers épisodes, le héros est un jeune scout courageux et enthousiaste, qui adore les exercices militaires, joue du clairon, se donne à fond et subit en retour sa première défaite. Cette séquence est contée sur le ton de la farce et dans le style des films muets.

Plus tard, au cours de ses années d'études, Jan Piszczyk participe à des manifestations antisémites à l'université. Il est lui-même pris pour un juif à cause de son nez proéminent. Pour se rattraper, il s'engage dans un mouvement de jeunes progouvernemental et devient un ardent nationaliste. Cet engagement se termine mal également, lorsque l'étudiant sabote une manifestation politique et s'attire le mépris général.

Avec le déclenchement de la guerre, sonne l'heure de sa mise à l'épreuve. Il rêve de devenir un héros. Dans le chambardement des premiers jours du conflit, il cherche son unité militaire mais la caserne est déserte lorsqu'il y arrive. Il se dépêche de passer son uniforme, se regarde dans une glace et y découvre le reflet d'un soldat allemand qui se tient derrière lui. Au camp de prisonniers, il se fait passer pour un élève officier de la campagne de 1939. Le stratagème ne sera que de courte durée. On démasque ce civil imposteur qui n'a rien d'un héros. Piszczyk se couvre à nouveau de honte. On l'affecte à une usine d'armement allemande où il porte consciencieusement d'énormes bombes. Il est tellement maladroit que les Allemands décident, pour plus de sûreté, de le relâcher et de le renvoyer dans ses foyers. Les scènes de l'usine semblent révéler l'influence des Temps modernes de Chaplin.

Dans Varsovie occupée, notre héros se fait passer pour un élève officier évadé d'un camp de prisonniers, ce qui lui permet de participer à la résistance et d'attirer l'attention d'une de ses anciennes petites amies, en admiration devant son acte héroïque. Mais sa situation se détériore une nouvelle fois lorsqu'on découvre qu'il n'a jamais servi activement dans l'armée, pas plus qu'il ne s'est évadé d'un camp de prisonniers.

Après la guerre, il se retrouve à Cracovie où il devient une sorte de détective privé. Etant donné la situation politique de ces années, l'événement est comique en lui-même. Bien entendu, Jan Piszczyk finit par se faire arrêter. Dans les années cinquante enfin, il travaille comme employé de bureau, fidèle et zélé, dans une grande institution non identifiée. Une nouvelle catastrophe se produit (...)

Le ton de De la veine à revendre relève souvent du grotesque, tout en étant parfois amèrement réaliste. C'est un mélange de plusieurs genres, allant du cinéma muet au réalisme socialiste (...)

L'importance de ce film ne réside pas dans son esthétique mais dans son côté polémique. C'est en cela qu'il contribua au débat sur l'histoire et le patriotisme. Quelle est sa signification? Reprenons la comparaison avec Candide.

Candide est un être simple, naturel et sympathique, qui n'a rien de caricatural. Il n'est jamais en faute car c'est le monde dans lequel il vit qui est absurde. C'est ainsi que Voltaire condamna son époque. Dans le film de Munk, c'est hélas différent: le monde est ce qu'il est, mais le protagoniste est victime de son propre zèle, de son conformisme et de son imbécillité.

En ce sens, le message de De la veine à revendre est l'un des plus critiques à l'égard du "caractère polonais" et constitue une vision parallèle à celle de Witold Gombrowicz, dans Ferdydurke (1937) et, plus tard, dans ses mémoires et ses œuvres dramatiques.

C'est une analyse d'une amertume absolue: les Polonais — leur culture, leur pensée, leur politique—sont ennuyeux et sous-développés, enlisés dans le mythe et la légende décrivant le monde à travers une vision d'adolescent.

Selon Gombrowicz, ce monde imaginé ne permet pas aux Polonais d'évaluer convenablement la réalité. C'est bien ce qu'exprime De la veine à revendre à sa manière populaire, comique et quelque peu maladroite. Le personnage de Piszczyk a quelque chose du provincial polonais se voulant patriote et qui, toujours vaincu, repart de plus belle pour se retrouver à nouveau les quatre fers en l'air.

Ce film, on s'en doute, suscita une controverse à sa sortie en août 1960. S'il souleva l'enthousiasme du public, les critiques s'opposèrent et se querellèrent à son sujet.

Les avis étaient eux-mêmes ambigus comme, par exemple, celui de l'écrivain Andrzej Kijowski: «J'ai vu un film à la fois digne d'éloges et buté dans son propos. Il est tout simplement impossible de créer un personnage qui soit en même temps un héros de notre histoire tragique et un vaurien qui la ridiculise».

Ce type d'opinion fait partie du vieux débat dont il est souvent question dans ce livre et auquel participèrent entre autres, Gombrowciz, Konwicki, Miłosz et Wajda, ainsi que Stawiński et Munk.

Un bref passage de L'Histoire du cinéma polonais résume ainsi la situation : «L'histoire du héros de De la veine à revendre et de ses mésaventures, mises en scène dans uncontexte historique authentique (...), cherche—pas toujours avec succès et sans grande précision intellectuelle — à expliquer que les circonstances exceptionnelles et les désastres historiques en Pologne nécessitent un engagement personnel et la prise de décisions à partir de certaines valeurs. Piszczyk est incapable de faire des choix véritables (...) et manque d'identité et de caractère »..."