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Nicolas Philibert : Rien à voir ?

Le réalisateur d'Etre et avoir s'attaque aux fantômes de la Maison Ronde, ces voix qui font le quotidien des Français. Nicolas Philibert évoque son désir de filmer Radio France, de mettre le son en images et détaille un projet devenu réalité.

" Une des raisons pour lesquelles tant de gens, dont je suis, aiment la radio - mais je ne l’ai su que très longtemps après avoir commencé à l’aimer - est liée à l’absence d’images, à l’invisibilité de ceux et celles qui s’y expriment, comme à l’invisibilité des innombrables lieux où elle nous entraîne. Une invisibilité qui nous permet de nous identifier imaginairement à ceux qui parlent, et qui, sans que nous ayons à quitter notre chambre, nous fait voyager sur la terre, sur les mers, dans toutes les couches de la société, dans toutes les sphères de la pensée et de l’activité humaine.

Mais la radio, c’est aussi notre mémoire collective. Des voix qui nous sont familières, des jingles, des chansons que nous connaissons par cœur, des moments de pure insouciance, des « tranches horaires » qui rythment notre quotidien et le ritualisent. Parfois encore, c’est juste une toile de fond que nous n’écoutons pas, une présence amie, rassurante, pendant que nous faisons autre chose.

La "maison" de la radio ?

Tous les français connaissent l’existence de ce célèbre bâtiment circulaire situé au bord de la Seine, en plein cœur de Paris. Abritant une soixantaine de studios, des auditoriums, une salle de concert et un millier de bureaux, la maison de la Radio réunit l’administration centrale de Radio France et les services de la plupart de ses stations : France Info, France Bleu, France Culture, France Musique, le Mouv’et FIP. Elle héberge aussi les locaux de Radio France Internationale (RFI), qui a longtemps fait partie de l’entreprise publique avant de devenir une société distincte, ainsi que quatre formations musicales permanentes, une régie publicitaire et diverses filiales encore. Et si les locaux de France Inter ont dû émigrer, faute de place, dans un immeuble voisin, la station généraliste continue bien entendu de faire partie du groupe.

C’est donc dans cette grande maison (et dans l’annexe qui abrite France Inter) que se situera notre film. Un lieu que font vivre des centaines de journalistes, techniciens, producteurs, secrétaires et documentalistes, sans compter les personnels chargés de son entretien, de sa gestion, de son développement et de sa promotion, ni les dizaines d’invités célèbres ou inconnus qui s’y rendent chaque jour pour participer ou assister à l’enregistrement des émissions.

"Dans" cette grande maison ?

Oui, « dans » plutôt que « sur » cette grande maison, puisque ce projet, on va le voir, s’attachera moins à décrire le lieu en tant que tel qu’à entraîner le spectateur du côté des studios et de la production sonore qui en est la raison d’être. Une production extrêmement foisonnante, si variée qu’il ne saurait être question d’en donner une image représentative : non seulement parce que ce serait mission impossible, mais surtout parce qu’il est question ici d’un projet de cinéma et non d’un documentaire didactique. C’est dire que les choix qui seront les miens ne seront pas soumis à une quelconque visée de type sociologique ou autre, pas plus que le « casting » opéré parmi ceux et celles qui travaillent là ne sera fonction de leur éventuelle notoriété.

Il y a vingt ans, le tournage de La Ville Louvre m’avait permis d’entreprendre une formidable plongée dans les entrailles du grand musée. Avec la petite équipe qui m’entourait, nous avions découvert l’existence d’une véritable « ville dans la ville », partie immergée d’un iceberg dont je n’avais jamais imaginé l’étendue. En explorant ses kilomètres de galeries souterraines, ses réserves, ses laboratoires, ses ateliers et ses salles, nous avions rencontré des archéologues, des tapissiers, des marbriers, des physiciens et des chimistes, des rentoileurs et des doreurs, des serruriers, des chauffagistes, des acousticiens, des gymnastes et des sapeurs pompiers, un professeur de bouche-à-bouche, des joueurs de pétanque, un coursier en rollers… dont certains deviendraient bientôt les personnages inattendus de notre film, aux côtés des conservateurs et des agents de surveillance.

On peut donc supposer qu’un film à la Maison de la Radio, autre forteresse, autre lieu-monde, aura une certaine parenté avec La Ville Louvre. Mais cette fois, il s’agira moins de filmer les endroits et recoins les plus insolites, ni toute la gamme des petits métiers qu’on y croise, que le travail spécifique qu’on y accomplit : l’enregistrement des émissions radiophoniques. C’est donc cette relation bien particulière à la voix, à la parole, à la langue, aux sons, au silence, à l’écoute, et au-delà, ce rapport au monde qu’il s’agira d’explorer, bien davantage que les rouages d’une institution, son histoire, son architecture, ou les relations complexes qu’elle entretient avec le pouvoir exécutif. Sans m’interdire tout de même le tournage d’une séquence dans un bureau, une salle de réunion, un local technique ou dans l’un de ces interminables couloirs circulaires où il n’est pas rare de se perdre, l’essentiel du film sera tourné dans les studios, avant – le temps d’un échauffement - et surtout pendant l’enregistrement des émissions, que celles-ci soient diffusées en direct ou en différé. Et encore faut-il distinguer celles qui exigent un travail de préparation, parfois de longues recherches, l’utilisation d’archives et documents sonores, de celles qu’on peut nommer « émissions de flux », soit qu’elles n’aient d’autre ambition que celle de divertir, soit qu’elles collent à l’actualité, à l’événement à l'instant où il se produit. Un film sur la radio… et le reste du monde. Un film sur du son, en somme (...)

Et voilà que me reviennent des images de ma première visite à La Borde, en décembre 94, cette clinique psychiatrique où, six mois plus tard, j'allais entreprendre le tournage de La Moindre des Choses. À l'époque, j'étais loin d'être décidé : la perspective de me confronter à l'univers de la folie me faisait peur, et je voyais mal ce qui pouvait m'autoriser à filmer des êtres fragilisés par la souffrance psychique, qui ne manqueraient pas de se trouver en position de faiblesse, instrumentalisés par la caméra...

À peine arrivé, je m'étais retrouvé dans le bureau de Jean Oury, le directeur et fondateur des lieux. Après deux heures d'un entretien au cours duquel je lui avais fait part de mes atermoiements, le grand psychiatre s'était levé, m'avait raccompagné à la porte et m'avait dit :

- Quoi que vous décidiez, sachez au moins une chose : ici, il n’y a rien à voir.

Et après une solide poignée de mains, il avait ajouté :

- Alors quand vous serez prêt à filmer l'invisible, vous serez le bienvenu !

On s’en doute, il avait trouvé les mots justes, du moins ceux qu’il fallait pour susciter mon désir. Or voilà : cette fois encore, il se pourrait bien qu’ « il n’y ait rien à voir ! » Je veux dire par là que le véritable enjeu de ce film n’est pas lié au fait de rendre visible ce qui se soustrait habituellement à notre regard. Il consiste plutôt à essayer de faire de cette absence même l’un des sujets du film. Il me reviendra donc de chercher un mode de représentation de l’univers radiophonique qui ne se borne pas à filmer de façon linéaire, redondante, plate et informative l’activité qui règne dans les studios. Au contraire ! Il faudra dépasser, excéder le potentiel informatif des plans ; leur donner un relief différent, proposer au regard autre chose qu’un simple enregistrement du réel ; inscrire les images dans une temporalité qui se distingue de celle des émissions choisies, une temporalité qui soit celle du film ; recréer de l’invisible, du hors champ, du off ; montrer comment la radio est une fenêtre, comment elle convoque le reste du monde. En somme, faire entrer de l’étrangeté, de l’ailleurs dans le film."

 

Nicolas Philibert, juin 2010

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