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Pierre Schoeller : "Les désocialisés font partie intégrante de la société..."

VIDEO | 2010, 6' | "Notre pays vit en état de décomposition sociale larvée", explique le réalisateur de Versailles qui s'attache à faire comprendre le geste d'une mère abandonnant son enfant, la force d'un être faible ou l'étonnante maturité sociale d'êtres que l'on dit en marge.

Versailles est un film habité de contrastes forts. Ne serait-ce qu'entre son titre et son sujet...

Pierre Schoeller : Ce titre est à l'origine du projet. Aujourd'hui en France, 900 000 personnes vivent dans des abris précaires : tentes, cabanes, caravanes, garages, serres en plastique... Et même à Versailles, dans le domaine historique, une poignée d'exclus s'est réfugiée dans les bois. J'en ai rencontré certains. Cela fut déterminant, même si le film n'est pas leur histoire. Notre pays vit en état de décomposition sociale larvée. Je suis parti d'une hypothèse simple : et si finalement la société française n'avait jamais rompu avec une société de privilèges ? Parler d'aujourd'hui, c'est donc évoquer le dernier état de société, un peu fantôme mais en même temps très présent, le Château, sa magnificence, ses emblèmes. Parler de ce qui va le plus mal dans ce pays, tout en convoquant sa gloire, Versailles. Par ailleurs, j'avais envie d'un mélodrame moderne, une tragédie de l'ordinaire dans laquelle les personnages ne subissent pas, mais créent l'histoire. A l'écriture, tout l'enjeu était de rentrer dans l'intimité de ces trois personnages exclus : la mère, l'enfant, l'irréductible.

Nina et Damien ne vivent pas de la même manière leur position asociale, c'est une grande différence entre les personnages ?

Oui, Damien, comme ses voisins des bois, revendique son exclusion. Il fait partie de ces individus qui ne peuvent pas vivre là où ils sont nés. Après avoir échappé à la mort et à la prison, il s'est trouvé un territoire à lui. Cette cabane, c'est le seul lieu où il peut vivre. Il est fondamentalement un homme debout, quelqu'un qui n'est jamais dans la fuite mais l'affirmation de son énergie vitale, une force, une santé. Nina, c'est une autre histoire, l'histoire d'une fille qui dès sa naissance n'a jamais été regardée, considérée. Elle était posée là, comme un vieux truc oublié. Elle s'assume, avec le peu qu'elle a, et espère une vie digne de ce nom. En attendant, elle élève son enfant malgré tout, en lui donnant tout l'amour dont elle est capable.

Et pourtant elle l'abandonne ?

Je ne parlerais pas d'abandon, c'est plus complexe que cela. Nina laisse Enzo à Damien, parce qu'elle n'a pas assez pas de force pour se reconstruire, tout en s'occupant de son enfant. Donc, elle part un matin, et c'est un déchirement. Nina ne pourra revenir que le jour où elle aura refait sa vie. Elle croit que cela va prendre quelques semaines, quelques mois. Evidemment, elle se trompe. Le geste de cette jeune mère a quelque chose de scandaleux. Là encore elle assume, elle poursuit son but. Ce scandale tend le film de bout en bout.

Pourquoi Nina choisit Damien qu'elle connaît à peine ?

C'est un des mystères de l'histoire. Nina a une totale confiance en cet homme. Elle devine en lui une force morale qui lui laisse croire qu'Enzo ne sera jamais en danger à ses côtés. Damien est aussi une part d'elle-même, il appartient à ce monde de la marge que connaît Nina depuis qu'elle a fui de chez elle il y a dix ans.

Comment Damien accueille Enzo, cet enfant tombé de la nuit ?

C'est un coup de tonnerre dans un ciel calme. Après bien des blessures, Damien est arrivé à un point d'équilibre. La cabane, c'est la paix avec lui-même. Et voilà Enzo, un enfant, des questions silencieuses, une bouche à nourrir, bref le plus grand dérangement. Et soudain Damien connaît un réveil de l'amour.

L'enfant est un révélateur dans le film ?

L'enfant, c'est une présence en devenir. Sa nature, c'est de grandir. Et s'il n'y a pas de croissance, c'est sa nature d'enfant qu'on entrave. Damien le dit à Nina : "Combien de temps tu vas durer comme ça ?... Ton môme, il va grandir ". Enzo, c'est donc une interrogation permanente : quelle société se prépare pour demain ? Celle de Nina ? Celle de Damien ? Celle de Jean-Jacques et Nadine ? Je ne voulais pas décider pour le personnage. À la fin, Enzo a connu les deux mondes, dormir sur des cartons, les jeux d'une cour d'école. Il a tous les éléments dans ses mains, toutes ses contradictions. Il a la vie devant lui pour y répondre.

Les contrastes qui animent le film se retrouvent dans la mise en scène. Quels étaient vos principes de base ?

Toute la difficulté était d'aborder le thème de la pauvreté, en évitant la déchéance, en développant une belle énergie. Je souhaitais aller vers la sensibilité et l'émotion, être en empathie. Il y a peu de dialogues, peu de musique. Comme dans un film muet, le récit est surtout raconté par l'image. Le film s'ouvre sur un fait de société pour développer des questions plus larges, la puissance du lien, l'ordre social, la loi.

Comment s'est passé le choix des comédiens ?

Le plus dur était de trouver le trio. Guillaume Depardieu est le seul comédien de sa génération qui pouvait jouer Damien. Ce rôle était assez costaud. Guillaume s'en est emparé magnifiquement. Du premier au dernier jour, il était à l'écoute du film. Filmer Guillaume était assez incroyable car il a mille visages. Il est d'une générosité de jeu rare. De plus, il a beaucoup aidé Max face à la caméra. Si l'enfant est si présent au final, c'est aussi grâce à Guillaume. Judith Chemla fut aussi une rencontre décisive. Je cherchais une comédienne qui soit jeune, tout en ayant beaucoup d'expérience. C'était son cas. J'aime comment Judith joue cette part d'empêchement à être de Nina. Judith a vraiment recréé Nina. Avec passion... Pour l'enfant, on est tombé sur Max qui est assez exceptionnel. Il y avait un risque énorme à faire tourner un enfant si jeune durant plus de deux mois. Max n'aimait ni le feu, ni les ronces, ni l'eau glacée. C'est devenu un jeu. Il fallait surtout faire en sorte qu'il se prête au rôle, sans s'y perdre. Quand Max est venu à la post-synchro, il n'a pas vu Max, il a vu Enzo. C'était important qu'il n'y ait pas cette confusion. Max a un regard, une présence très forte. Il a été héroïque, chapeau Max !

Comment dirige-t-on un enfant si petit pour un rôle si grand ?

On lui demande des choses simples, et on guette le miracle. Il faut trouver sa confiance, en lui expliquant les scènes, les enjeux, et en l'aidant à dépasser ses craintes légitimes. Mais ce que Max redoutait le plus, c'était de mal faire, de nous décevoir.

Versailles, malgré la dureté de son sujet, est un film de vie.

Le film s'ancre dans un monde de dénuement, de froid et de faim. Mais Versailles, c'est d'abord l'histoire du lien qui se noue entre cet homme et l'enfant. Ce qui m'intéressait le plus, c'est de montrer comment Damien, un exclu volontaire faisait preuve de force sociale. Comme dans un conte, la bête était un prince. Quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, les misfits, les désocialisés, font partie intégrante de la société. Le corps social n'a pas de frontière. Damien, c'est l'individu naufragé qui ramène un des leurs parmi les hommes. Et si le degré d'humanité d'une société se mesurait à sa capacité à intégrer ses contraires ?

Pierre Schoeller

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