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Sebastián Silva : " Je suis passionné par l’imprévisible"

De Rosemary's Baby à Paranormal Activity, en passant par L'Exorciste, Sebastián Silva revient sur Magic Magic, thriller psychologique mettant en scène le sadisme et la paranoïa d'un groupe d'adolescent où l'humoir noir soulève le malaise.

Pourriez-vous expliquer la genèse de cette histoire ?

J’ai écrit Magic Magic pour deux raisons. D’une part, j’avais envie de faire un film d’épouvante, parce que c’est un genre très romanesque, avec lequel on peut s’amuser; et d’autre part, ce projet me permettait de relever certains défis. Je pense qu’il y a très peu de films d’horreur réellement effrayants et déstabilisants. Je pense à L’Exorciste. Je le trouve toujours aussi troublant à chaque visionnage; son sujet vous prend et ne vous lâche plus.

Certains films de Polanski ont aussi été des références pour Magic Magic, en particulier Le Locataire et Rosemary's Baby. Surtout pour la façon dont le réalisateur joue avec le spectateur en le privant d’informations. On est complètement perdu, on ne comprend pas vraiment ce qui se passe et on finit par se sentir aussi démuni que les personnages eux-mêmes. J’aime bien ce côté dérangeant. Il y a aussi un humour qui me plaît beaucoup dans les films de Polanski des années 1970, et j’ai eu envie d’essayer moi aussi de désarçonner le spectateur par l’humour.

L’autre élément déterminant à propos de la genèse du film est une histoire que l’on m’a racontée. Deux jeunes Chiliennes en vacances à Rio de Janeiro, dont l’une a commencé à se comporter bizarrement, sans que personne ne comprenne ce qui se passait, ni ne prête vraiment attention à elle. Tout le monde prenait du bon temps, sortait, buvait, se droguait et rentrait dormir à l’auberge de jeunesse. Jusqu’à ce que les symptômes de leur amie empirent. Elle a commencé par exemple à se masturber dans le hall de l’auberge, et les autres se sont tous mis à flipper. Puis elle a disparu pendant deux jours, sans savoir quoi faire.

Quand elle est revenue, ils ont dû l’attacher et ils l’ont crue possédée parce qu’elle voulait participer à la macumba, une sorte de rituel de magie noire. Mais en fait, cette jeune fille était simplement en train de développer les premiers signes de la schizophrénie, sans personne autour d’elle pour l’aider.

Se retrouver complètement désarmé de cette façon, perdre tout contrôle de soi et finir en pleine dépression nerveuse, c’est vraiment effrayant. Ne plus maitriser ses capacités mentales est une chose qui m’a toujours terrifié. Mon désir de faire un film d’horreur, ma quête d’un élément effrayant à exploiter, et la découverte qu’il n’y a rien de pire que de voir ses propres facultés mentales se détériorer, tout cela a fait naître l’idée de Magic Magic dans mon esprit.

Le film est aussi d’une grande justesse dans sa façon de montrer les relations entre adolescents, le fait que certaines choses leur échappent parfois, ou qu’ils peuvent adopter un comportement sadique sans même s’en rendre compte. Avez-vous partagé des souvenirs personnels avec vos jeunes acteurs ?

J’imagine que lorsqu’on est adolescent, on doit faire face à certains problèmes qui peuvent sembler insurmontables sur le moment, parce qu’on est encore jeune et inexpérimenté. Brink refuse d’avouer son homosexualité, il est complètement obnubilé par cela, par les sentiments qu’il éprouve pour ses amis, par son comportement envers eux, et par la menace qu’Alicia représente à ses yeux pour cette raison... Quant à Emily et Agustín, ils doivent faire face à un avortement. Tout cela est nouveau pour eux, et ils font simplement de mauvais choix.

Tous les jeunes personnages du film sont plongés dans leurs propres problématiques et naturellement, ne peuvent s’empêcher d’être égoïstes. Ils font preuve de beaucoup de cruauté, mais aussi d’inconscience envers Alicia, ce qu’on ne peut pas vraiment leur reprocher, d’autant qu’ils finissent par se sentir très coupables. Le sadisme des personnages n’est pas forcément intentionnel. Je pense que cela découle de leur forme d’inconscience.

Quand Alicia danse et qu’elle est hypnotisée, ses amis se moquent d’elle et lui disent de faire certaines choses. Mais ils n’avaient pas prévu de la faire souffrir. Je ne pense pas qu’ils suivent un plan diabolique, ce ne sont que des adolescents qui agissent spontanément de façon sadique.

Peut-on voir dans ce film certaines influences cinématographiques ou littéraires ?

Disons que les films de Polanski dont j’ai parlé m’ont en partie inspiré. Je suis passionné par l’imprévisible. J’adore jouer avec le spectateur, pour qu’il ne sache pas ce qui est en train de se passer et ce qui va se passer ensuite. Pour ce film, je voulais vraiment qu’il se sente perdu le plus longtemps possible. Mais je dirais que j’ai aussi mis à profit certaines expériences personnelles. Comme lorsqu’on débarque dans une fête sans connaître personne, qu’on se sent un peu exclu et mal à l’aise, ou peut-être comme lorsque l’on a fumé un joint qui n’a pas eu l’effet escompté; on devient un peu parano, on a l’impression que tout le monde est ligué contre nous.

Une fois, je me suis retrouvé caché tout seul dans la salle de bain à attendre que la fête se termine ! Ça a l’air dingue de faire un truc pareil lors d’une fête, alors que ce n’est pas si rare que ça.

C’est pourquoi je pense que ces moments où l’on manque complètement d’assurance peuvent, soit disparaître, et ne devenir que de simples anecdotes rigolotes à raconter sur sa vie, soit empirer jusqu’à basculer dans la maladie mentale, comme pour Alicia. Il n’y a pas vraiment d’influence littéraire là-dessus, plutôt mes expériences personnelles et celles que d’autres personnes m’ont confiées.

Pourquoi avez-vous choisi d’inventer des personnages adolescents pour ce film, après avoir parlé de personnes âgées dans le précédent ?

Il paraissait vraisemblable que la schizophrénie d’Alicia se déclare à cet âge. En effet, la plupart des femmes touchées par cette maladie montrent les premiers signes à l’adolescence. Cet aspect a donc déterminé l’âge des personnages. Mais c’est aussi parce que je me suis inspiré de l’histoire de ces jeunes filles en vacances au Brésil. Elles étaient très jeunes, donc dès le départ je me suis dit que mes personnages le seraient aussi. Et puis c’était aussi cohérent avec le genre du film.

J’avais envie de m’amuser un peu avec le cliché du groupe d’adolescents qui se retrouve isolé dans une cabane au fond des bois. Cela me permettait de dérouter le spectateur qui pouvait se dire : « Voilà encore un de ces films où des ados vont se faire massacrer un par un, le tout dans une cabane au fond des bois. » La possibilité d’exploiter ce cliché a aussi joué sur ma décision.

Vous avez employé des astuces pour susciter l’angoisse : des plans flous qui oscillent légèrement dans un coin de l’écran, ou la chanson de Cab Calloway, à la fois joyeuse et étrange, qui crée un réel malaise. Qu’est-ce qui a motivé ces choix ?

À travers ces petits détails, mon intention était à la fois de séduire et de troubler le spectateur, autant que possible. L’hypnose fait partie intégrante du film. Agustín essaye d’hypnotiser Alicia, il se documente sur l’hypnose, etc. Il est à la fois séduisant et sexy et son humour est suffisamment noir pour vous faire rire d’une façon un peu perverse.

La chanson de Cab Calloway est entraînante, mais elle a aussi un petit côté inquiétant, un léger parfum de vaudou, comme tout le reste du film d’ailleurs, y compris les blagues de Brink. Vous ne savez pas si vous devez rire avec lui ou prendre la défense d’Alicia. L’angoisse dans le film, c’est du « donnant donnant ». Vous donnez tous ces éléments qui sont inquiétants puis vous les enlevez et tout semble revenir à la normale. Mais juste quand vous commencez à vous sentir en sécurité, ils s’insinuent à nouveau dans le film.

Ce sentiment de malaise que partage le spectateur avec Alicia, de ne jamais être à l’abri, de ne jamais savoir sur quel pied danser, est ce que je recherchais.

Magic Magic a été projeté en avant-première au Festival de Sundance cette année, tout comme Crystal Fairy, un film que vous avez également tourné au Chili avec Michael Cera. Outre votre comédien et le lieu du tournage, y a-t-il un lien entre ces deux films ?

Pour être honnête, pas vraiment, en tout cas pas de façon intentionnelle. Nous avons filmé Crystal Fairy en attendant de tourner Magic Magic, qui était notre projet principal, et un film un peu plus important pour moi, dans la mesure où j’ai travaillé longtemps à sa préparation. J’ai voulu insuffler un ton très particulier à chacun.

D’un côté, Magic Magic est un film sur l’égoïsme, le désespoir et la folie. C’est un film très sombre, dont l’humour noir alimente le désespoir ambiant. Crystal Fairy est au contraire un film sur l’espoir et la compassion. J’ai l’impression que ces films sont aux antipodes l’un de l’autre, et pour cette raison, il y a comme un effet de miroir qui s’opère entre eux. Du fait qu’ils aient été tournés à la même période, l’un à l’extrême sud et l’autre à l’extrême nord du Chili, ils sont en quelque sorte cousins, mais ils n’en restent pas moins des films profondément différents.

Magic Magic est surtout votre premier film réalisé en anglais, avec des acteurs américains. Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec eux ? Quelles ont été leurs impressions sur le Chili, son atmosphère et ses paysages ?

À l’origine, le film ne devait pas se faire en anglais. J’ai écrit le scénario en espagnol, je pensais le tourner avec un tout petit budget dans la maison de mes parents. Mais il se trouve qu’à ce moment-là je vivais à New York, il était assez logique pour moi de le traduire en anglais. Ensuite, Michael Cera l’a lu et il a demandé si je pouvais lui confier un rôle.

Tout naturellement, il est apparu que le projet allait se faire en anglais. J’ai même hésité à tourner au Chili, mais je tenais à conserver les Indiens, et je me suis dit que le Chili et l’Amérique du sud sont des lieux qui permettent ce genre de télescopages. Recréer aux États-Unis un rituel comme celui que l’on voit dans Magic Magic n’aurait pas fonctionné. Cela aurait semblé vraiment artificiel. Nous avons décidé de conserver l’action au Chili pour cette raison, mais aussi parce que cela ne pouvait que renforcer le sentiment d’exclusion d’Alicia.

Le fait d’être une étrangère perdue parmi des gens qui parlent une langue qu’elle ne connaît pas contribue considérablement à la paranoïa et à l’isolement du personnage. Cela rend aussi l’évolution rapide de sa schizophrénie plus crédible. Tout concourt à lui faire perdre pied : tout le monde lui ment, Brink la harcèle et s’évertue à la manipuler, personne ne parle sa langue, elle est tout le temps livrée à elle-même...

Par ailleurs, je pense que les acteurs étaient enthousiastes à l’idée de découvrir le Chili. Voyager dans un pays aussi exotique était pour eux une expérience exaltante. Nous étions proches de la Patagonie, et je pense que personne ne savait vraiment à quoi s’attendre, à l’exception de Michael Cera, qui a passé cinq mois dans ma famille au Chili. Il y avait beaucoup d’excitation dans l’air. Nous séjournions tous ensemble pendant le tournage du film, c’était donc un tournage en vase clos, quasi incestueux ! On se voyait tous les jours, on parlait du film. C’était une expérience très intense et positive pour toute l’équipe. Nous avons ainsi également pu, d’une certaine manière, partager le sentiment d’isolement des personnages.

Parlez-nous de Juno Temple et Emily Browning, que vous avez choisies pour interpréter Alicia et sa cousine.

Ce sont les deux premières actrices que j’ai rencontrées, elles sont arrivées ensemble à notre rendez-vous. Juno Temple venait auditionner pour le rôle de Sara, et Emily Browning pour celui d’Alicia. J’ai été frappé de voir qu’elles étaient parfaites pour incarner ces personnages, mais Mike White, le producteur du film, a pensé qu’il serait intéressant d’inverser les rôles et de demander à Juno de camper une fille peu sûre d’elle et fragile, tandis qu’Emily interprèterait une fille plus confiante, insouciante et égoïste. Cela s’est très bien passé et je pense que cette démarche leur a plu, pour la même raison : elles ont toujours joué, l’une et l’autre, des personnages à l’opposé de cela, donc il était intéressant pour elles de tenter quelque chose de nouveau.

Le personnage de Michael Cera est très ambigu. Comment l’avez-vous dirigé ?

Il y a en effet dans le film des nuances et un certain nombre de signaux qui indiquent que Brink est possiblement un garçon gay qui garde le silence sur son homosexualité. Je pense que les gens autour de lui ne sont pas conscients de cela, et c’est ce qui suscite une véritable ambiguïté. On ne voulait pas le rendre trop féminin, sinon on aurait créé un garçon gay stéréotypé. Puisqu’il garde cela secret, il se force à ne pas réagir avec trop de spontanéité.

Dans le film, il ne commence à s’extérioriser que lorsqu’il est un peu éméché. En buvant, il devient un petit peu plus affecté, il drague Agustín un peu plus ouvertement, par exemple, mais rien n’est jamais entrepris clairement. Il était important de conserver cette ambiguïté, car elle nourrit la paranoïa d’Alicia. En tant que spectateur, on ne sait pas comment appréhender Brink, on ne se sent pas à l’aise avec ce personnage, et on ignore quelles sont ses intentions véritables. Et si les spectateurs ressentent cela, alors il leur est plus facile d’éprouver de l’empathie pour Alicia, et de la comprendre un peu mieux.

Vous avez travaillé avec Chris Doyle, qui est connu pour avoir travaillé comme directeur de la photographie aux côtés de metteurs en scène comme Wong Kar-Wai et Gus Van Sant. Comment était-ce ? Qu’a-t-il apporté au film ? Est-ce que cela correspondait à votre vision ?

Ce n’est un secret pour personne que collaborer avec Chris Doyle n’est pas chose facile. J’étais conscient de cela et, de fait, cela a été difficile, mais je dois dire que c’était aussi une bénédiction. Notre collaboration a été intense, généreuse, avec beaucoup d’implication personnelle. Jamais je n’avais autant collaboré avec un directeur de la photographie auparavant. Certes je n’ai pas fait une vingtaine de films, mais quand même quatre ou cinq avant celui-ci. C’était un vrai travail d’équipe.

D’emblée, ensemble, nous avons fait un story-board du film entier, nous avons décidé du style à donner et il a vraiment apporté un élément au film que je n’attendais pas, qui est ce cadrage très graphique. Cela a insufflé au film un côté artificiel qui le rend unique et lui permet, me semble-t-il, de ne pas être une énième anecdote filmée et tournée de manière surnaturelle, comme des films du style Paranormal Activity, où l’on fait semblant que les choses se passent réellement. Ce n’est pas un film qui fait semblant de tromper les spectateurs, car cette histoire s’est réellement passée.

Dans la façon dont Magic Magic a été tourné, c’est clairement une fable. Il me semble que l’image que Chris Doyle a apportée au film renforce cet aspect de fable et je lui en suis vraiment reconnaissant. Collaborer avec lui a été très, très intense. J’ai eu envie de le tuer un jour sur deux, et lui aussi, probablement ! Mais au final, on terminait toujours la journée en portant un toast, le résultat était toujours probant et il a une façon très efficace et spontanée de régler les problèmes. Quand il est de bonne humeur, c’est un ange et il apporte une telle énergie, un tel amusement sur le tournage, que cela devient une véritable expérience. Il apporte une intensité rare sur un tournage.

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