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Shola Lynch : "Je voulais savoir qui était réellement Angela Davis au-delà de l’image puissante qu’elle dégage. "

La réalisatrice américaine, titulaire d’une maîtrise en histoire de l’Amérique, s'intéresse avec Free Angela and all political prisoners à un symbole de la lutte politique, sociale et sexuelle aux États-Unis. Elle revient sur ce qui a guidé son film et sur sa rencontre avec celle qui se cache derrière l'icône.

Votre premier documentaire avait pour sujet Shirley Chisholm, la première femme noire élue au Congrès en 1968 et première candidate à la Maison Blanche en 1972. Aujourd’hui c’est Angela Davis. Qu’est-ce qui vous intéresse, vous touche chez ces deux femmes de légende ?

Ce sont deux femmes de caractère exceptionnelles. Elles ont fait des choix personnels qui ont engagé toute leur vie. Shirley Chisholm, femme noire, s’est présentée comme candidate à la présidence des États-Unis en 1972 en sachant qu’elle n’avait aucune chance de gagner ! Concernant Angela, je voulais savoir qui était réellement cette femme au-delà de l’image puissante qu’elle dégage, comment une jeune professeure est devenue une figure emblématique à la renommée internationale et une icône révolutionnaire. Je voulais savoir ce qui a poussé ces deux femmes vers ces destinées.

Vous êtes née en 1969, votre père professeur d’histoire à Columbia est noir, et votre mère blanche. Vous avez grandi à Manhattan à l’abri du racisme.

Ce n’est pas tout à fait exact de dire que j’ai grandi à l’abri du racisme. Mais dans les années 70, j’ai été bercée par un album de chansons pour enfants : " Free to be you and me ", qu’interprétaient Marlo Thomas et d’autres artistes comme Harry Belafonte, Michael Jackson, Diana Ross, Dustin Hoffman, Mel Brooks, Dionne Warwick etc. C’est un album qui est devenu mythique, il prônait le respect, l’égalité, l’entraide. Naïvement, enfant, je croyais que Martin Luther King et Malcolm X réglaient la question du racisme, tout comme Gloria Steinem s’occupait du sexisme !

Qu’évoquaient pour vous ces noms : Frères de Soledad, Black Panthers, Eldridge Cleaver, Angela Davis ?

A cette époque, je ne savais rien sur Les Frères de Soledad. En revanche Les Panthers représentaient pour moi le Black Power et une stratégie plus radicale que la résistance passive du mouvement des droits civiques. Je savais qu’Angela était une personne clé de l’Histoire sans pouvoir dire exactement pourquoi. Avec Free Angela And All Political Prisoners j’ai répondu à ces questions.

Comment avez-vous rencontré Angela Davis ?

Tout d’abord je l’ai poliment harcelée jusqu’à ce qu’elle accepte de me rencontrer ! Sincèrement, je pense qu’Angela ne m’aurait jamais prise au sérieux sans mon précédent documentaire, Chisholm '72, qui a été ma meilleure carte de visite.

Comment avez-vous travaillé avec elle ?

Angela est une universitaire, elle m’a complètement laissé le contrôle du processus créatif, que j’ai adapté à ses témoignages.

Peu de personnes acceptent de revenir sur ces années, d’après vous pourquoi ?

C’est une vaste question dont la réponse peut être surprenante. Lorsque que j’ai interviewé David Weir, journaliste de Rolling Stones dans les années 70, il m’a dit la chose suivante : " Notre vaste mouvement social n'était pas un échec en soi, mais nous n’avons pas réussi vraiment à changer l’Amérique en profondeur ni la politique, quand il n’y a pas eu vraiment de révolution il devient douloureux d’en parler. " Ce sont les sentiments d’échec et de culpabilité qui m’ont le plus frappée chez les personnes que j’ai interviewées.

Comment avez-vous fait pour avoir accès à toutes ces incroyables images d’archives qui jalonnent le film ? Avez-vous rencontré des refus ou des réticences ? Ou au contraire cela a-t-il été facile ?

La recherche de documents est toujours difficile, mais ce travail de détective fait partie du plaisir. Le pire c’est le coût ! C’est très cher, notre histoire est tellement complexe, ce qui rend ce genre de projet très compliqué à mener à bien. Et il y avait aussi la question de la restauration des archives et de la conformation des images qui a été en soi une aventure, rien n’était à la même vitesse et nous avons dû travailler sur des supports totalement hétéroclites.

Très rapidement nous avons compris que pour finaliser le film, il fallait restaurer chaque plan car chacun était un cas particulier. C’est grâce au travail et au talent d’une société française, High Fun, que nous avons obtenu ce beau résultat. De l’idée première au film terminé, il a fallu 8 ans ! De loin, le plus difficile a été le financement, je suis très reconnaissante à la production française De Films en Aiguille pour son engagement et le rôle important qu’elle a joué.

Aujourd’hui que retenez-vous de votre rencontre avec Angela et de ces années 70 ?

Je retiendrai ces mots d’Angela : " Notre militantisme n’était pas quelque chose qu’on pouvait mettre de côté en disant : “ C’est fini. Reprenons le cours de nos vies ”. C’était notre façon de construire nos vies. C’est ainsi que nous avions choisi de vivre notre vie. Aujourd’hui nous avons perdu ce sens de l’obligation de faire du monde un endroit meilleur. Nous sommes seulement réactifs. Il nous faut revenir à une vision des choses à long terme ".

 

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