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Tempo de la vengeance

Musicien de formation, Denis Dercourt a organisé son thriller "La Tourneuse de pages" comme une partition où les instruments sont autant les deux comédiennes qui s'affrontent que les morceaux classiques, reflets de leurs sentiments brûlants. Un univers sonore renforcé par le jeu des regards, des corps et des couleurs mis en place par le cinéaste.

" A l'origine, il y a mon désir de filmer une vengeance -un thème qui m'a toujours semblé à la fois très fort et très cinématographique. Puis, en affinant mon idée, j'en suis venu à envisager l'histoire que je voulais raconter comme une vengeance sociale, avec des rapports de classe marqués. Je crois que cette idée était plus importante dans le scénario qu'elle ne l'est finalement dans le film. Quant à l'univers musical qui constitue l'arrière-plan de l'intrigue, il s'est imposé avec évidence parce que je le connais, c'est mon environnement et c'est là d'où je parle.

En tant que professeur au Conservatoire, je participe très régulièrement à des jurys et je vois ainsi défiler beaucoup d'enfants qui pourraient ressembler à la Mélanie du début du film. Très vite, j’ai su que mes protagonistes seraient deux femmes, dont une plus jeune que l’autre, et qu’il y aurait quelque chose de très physique dans leur relation. Puis j'ai écrit le scénario comme je le fais toujours, à la manière d'un compositeur de musique, en alternant des phases de tension et de détente.

Je vois le fil narratif de mon film comme une portée de musique, d'où, sans doute, la dimension assez linéaire du film. Enfin, j'essaie de faire émerger plusieurs "scènes fortes" comme celles du cache-cache ou de la piscine, des points primordiaux autour desquels le récit s'organise. Il faut bien discerner deux choses : la musique en elle-même, et le travail de la musique. Moi, ce qui m'intéresse, ce que je trouve cinématographiquement riche, c'est le travail. Je mets un point d'honneur à ce que mes acteurs interprètent tous leurs morceaux eux-mêmes.

Bien sûr, le son est doublé, mais ce sont leurs mains que l'on filme et chacun de leurs gestes est le résultat de très nombreuses heures d'un travail qui se voit à l'écran (...) je filme pour capter le travail de la musique et, en cela, il y a quelque chose de documentaire dans ma démarche.

Pour filmer les concerts, j'ai pris le parti de basculer du regard objectif posé sur le travail au point de vue subjectif de l'interprète.Le contenu de mon scénario conditionne évidemment l’essentiel de mes choix de mise en scène et les séquences musicales ne font pasexception. On peut très vite transformer de telles scènes en clips, ce que je voulais éviter. La nature de la musique jouée induit elle-même un certain filmage.

Dans La Tourneuse de pages, on joue de la musique de chambre donc j’ai voulu mettre le travail de la caméra en adéquation avec cela, filmer des rapports entre un faible nombre de personnages tandis qu’ils jouent - tout en demeurant à une certaine distance, par respect, parce qu’il s’agit de mon métier. De fait, la place des personnages dans le champ m’importait beaucoup. J’ai procédé ainsi pour tout. Que Mélanie soit un personnage discret et qui parle peu m’a par exemple poussé à rendre la caméra toute aussi discrète, à rechercher la fluidité. Et que la relation entre mes deuxpersonnages féminins s’érotise progressivement a déterminé bon nombre de placements de caméras, de cadrages, d’éclairages, de choix de couleurs des décors, ou même de nuances dans les couleurs des cheveux des actrices.

J’ai travaillé énormément sur les couleurs. Tant avec le chef-opérateur qu’avec les responsables des décors et des costumes. Je leur ai montré des photos et des peintures et puis nous avons défini quelques couleurs majoritaires avec lesquelles nous avons beaucoup joué, notamment le bleu qui tapisse les murs du salon de musique - mais nous avons placé des touches d’éclat ici et là, il ne fallait pas que la monochromie vire à la monotonie !

Le compositeur des musiques originales du film et les techniciens du son ont également fait partie de cette réflexion, et je leur ai demandé de travailler en fonction de l’univers visuel et chromatique du film. A mon sens, l’aspect sonore joue un rôle primordial dans la perception du public. Et bien entendu, ce qui m’importe c’est cela, ce que peut ressentir un spectateur face à mon film. "

Denis Dercourt

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