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Vincent Solheid et Jérôme Le Maire : " Au départ, on filmait pour garder des souvenirs"

Personnage principal du Grand'Tour, Vincent Solheid en est aussi l'initiateur avec Jérôme Le Maire, son réalisateur. Rencontre avec les deux artistes belges partis en riant dans une quête plus métaphysique qu'elle n'en a l'air.

Vincent Solheid, Le Grand’Tour est votre premier projet pour le cinéma. Comment vous est venue l’idée de ce film ?

V.S. : Nous sommes une bande d’amis. On se voyait souvent, on faisait beaucoup la fête ensemble. Nous partions aussi dans les bois quelques jours, pour quitter un peu la vie. Avec une partie de cette bande, nous avons formé la " Rwayal Printen ", cette fanfare bidon. On allait aux carnavals pour faire la fête, en costumes rouges, avec nos instruments. Une forme commençait donc à naître progressivement. Mais quand nous avons commencé à filmer, c’était davantage pour nous, pour garder un souvenir, comme un film de famille.

Jérôme, comment avez-vous vécu cette rencontre ?

J.L.M. : Nous nous sommes rencontrés via Benjamine, la compagne de Vincent, qui est devenue la productrice du film. Tout de suite j’ai vraiment bien aimé ce gars. J’ai été invité à une de ses performances. J’avais trouvé ça génial et je m’étais amusé comme un fou. Et très rapidement, il m’a dit : " Jérôme, j’ai une idée, j’aimerais faire long métrage sur une fanfare... ".

Au départ, j’étais moyennement chaud, parce que je ne savais pas de quoi il s’agissait. Par contre, quand il m'a invité à un souper et que j’ai rencontré la bande en question, j’ai dit immédiatement : " OK ! ". C’était un "casting" d’enfer, une histoire très personnelle qui leur allait très bien. Voilà comment ça a commencé !

Le Grand’Tour oscille en permanence entre le documentaire et la fiction. Comment s’est structuré le film ?

V.S. : On a progressé étape par étape. Dans la première partie du film, nous faisons beaucoup la fête. On attendait ces fêtes et on y allait avec la bande. On écrivait, mais très peu finalement. On partait seulement en repérage avant, et c’est là que les choses se construisaient très bien entre nous trois, Jérôme, Benjamine et moi.

J.L.M. : On marchait ensemble et on se racontait des histoires, des blagues, on imaginait ceci ou cela. Benjamine prenait tout en note. Et après on emmenait les gars. Par rapport au tournage, ils avaient seulement trois consignes : ne pas regarder la caméra, ne pas parler du film, et, s’ils voulaient s’en aller en cours de tournage, ils devaient le faire devant la caméra et trouver un prétexte. Mais personne n’est parti ! Ce sont les trois seules choses qu’ils devaient respecter.

Les personnages jouent-ils leur propre rôle ?

J.L.M. : Dans un premier temps, c’était beaucoup plus une manière documentée de tourner. Je les laissais être eux-mêmes. A partir d’un certain moment, on a pris les choses en main, et on leur a clairement inventé des histoires, toujours nourries par le réel. J’ai été mettre, sur la personnalité de certains, un "capuchon fictionnel". C’était très particulier. En tant que réalisateur, c’est la première fois que je travaille comme ça. Et je ne connais pas beaucoup d’expériences cinématographiques similaires. Pour tous, à un moment donné, il y a eu une espèce de tournant, pas toujours facile à accepter. Avec chacun, c’était de grandes discussions pour qu’ils se prêtent au jeu, et que ce soit juste.

La seconde partie, plus sérieuse, semble beaucoup plus construite. Comment s’est opérée la transition ?

J.L.M. : Dès le début, nous avions prévu qu’à partir d’un moment ils arrêteraient la drogue et l’alcool, et qu’on passerait donc à une ambiance nettement moins délurée, avec la bande qui se retrouve dans les bois "au pain sec et à l’eau". Nous voulions voir ce qui se passe quand il ne se passe rien. A partir de ce moment-là, on a commencé à beaucoup plus structurer la manière de tourner. Eux avaient déjà presque deux ans d’expérience. Je pouvais leur faire rejouer une scène, voire leur faire dire des répliques. Ils jouaient vraiment. Ils en étaient capables à ce moment-là, et moi je les connaissais beaucoup mieux.

V.S. : La narration aborde aussi un sujet plus sérieux. Il y a une évolution, clairement, mais on n’a pas changé radicalement. On n’a pas tout écrit non plus !

J.L.M. : Par hasard, j’ai changé de caméra à ce moment-là, pour du matériel plus performant. Au départ, j’utilisais une caméra carrément dégueulasse que je tenais à l’épaule enfermée dans un sachet plastique parce qu’il pleuvait... J'ai donc travaillé de plus en plus sur pied et, inévitablement, j'ai découpé. C’était vraiment un challenge pour moi, en tant que réalisateur.

Je me suis dit : " Est-ce que cela va marcher d’évoluer autant dans la forme, dans un même film ?". On termine même le film par de la musique, avec un plan fiction très cinématographique tourné à la grue. Eh bien moi, je suis content de voir que ça marche !

Le Grand’Tour se présente aussi comme une forme de quête. Quelle a été votre intention avec ce film ?

V.S. : Sans jouer au mystique à tout prix, je me sens très bien là-dedans : dans le silence, dans la marche qui dure, et qui dure. Cela correspond à mes expériences et à mes aspirations. Le côté excessif des fêtes m’a abîmé. Je tends à aller vers quelque chose de plus calme. J’aime les bois, l’odeur du feu, le silence...

J.L.M. : Vincent est venu me trouver avec son univers, et son paquet d’intentions . J’ai essayé de comprendre ce qu’il voulait dire. Bien sûr, ça rebondissait sur moi. On a le même âge, et j’aime beaucoup la marche, la nature, l’alcool et le reste... Je me posais aussi des questions par rapport à la quarantaine. Vincent me disait souvent : "On peut le faire maintenant, mais pas dans dix ans, ce Grand’Tour". Vincent avait une sincère recherche de lui-même, il était vraiment en questionnement.

C’est ça l’histoire, clairement, et j’ai même l’impression, à certains moments, que Vincent et Benjamine étaient venus me trouver pour faire une psychanalyse de Vincent. Au début, on s’est retrouvé tous les deux dans les bois, avec la caméra, et je le filmais. Je tentais de le mettre à table : "Vas-y, explique-moi, tu cherches le silence, mais pourquoi tu habites dans le centre de Bruxelles ? Tu aimes le pain sec et l’eau. Alors pourquoi vas-tu te bourrer la gueule dans les soirées ? Si je ne comprends pas ça, je ne pourrai pas faire un bon film...". J’ai essayé de trouver et de respecter la justesse dans son intention.

V.S. : Je ne conscientise pas tout. En boutade, je dirais : "Est-ce que vous imaginez tout ce qu’on a dû faire, emmener ces gens-là partout pendant quatre ans, les réunions, le film, la production... tout ça pour dire quoi ? Pour dire à mes parents que je me droguais !"

Quelles ont été vos influences ? Et est-ce que le film se rattache à un cinéma particulier ?

J.L.M. : Je dirais que si le Dogme 95 de Lars Von Trier existait toujours, le film s’inscrirait parfaitement dedans. Sauf que je devrais quand même, comme tous les réalisateurs qui y ont participé, envoyer une petite lettre expliquant : "Oui, j’ai triché sur certains trucs par rapport au Dogme". Personnellement, je trouve le film proche des Idiots de Lars Von Trier, même si la comparaison peut sembler osée. Mais il y a quelque chose de cet ordre-là : c’est un film "organique", extrêmement vivant. On dormait sous tente, nous aussi. On marchait avec les gars, pendant quatre ou cinq jours, sous la pluie ou en plein soleil.

V.S. : Pour moi, il y a quelque chose de très belge dans le film. Si on veut être encore plus précis, il peut être même être rattaché aux films de la Parti, à cette famille de producteurs belges qui fait un cinéma alternatif qu’on ne voit pas ailleurs.

Propos recueillis par Hubert Marécaille

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