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Wim Wenders — Écrit sur du temps

VIDEO | 2015, 13' | Avec Every Thing Will Be Fine, l'auteur de Paris-Texas filme la solitude d'un écrivain qu'une culpabilité tenace fera se dépasser. Wim Wenders revient sur sa quête de réalisateur questionnant inlassablement les images et leurs reflets.

Qu'il emploie les moyens les plus rudimentaires ou les plus perfectionnés, le cinéma de Wenders s'est émerveillé depuis bientôt cinquante ans de ce petit miracle qui consiste à plonger des individus dans le vaste monde et à en garder une image pour l'éternité. 

Dans L'Etat des choses, il utilisait le noir et blanc, comme dans Alice dans les villes et Au fil du temps, et faisait dire à Samuel Fuller que c'était plus réaliste que la couleur parce que les formes s'y voyaient mieux. Trente ans plus tard, avec Pina, la 3D entre dans son cinéma et l'écran restitue la profondeur du monde réel.

Le cinéaste a toujours filmé des solitaires en transit, au sens propre comme au figuré, enregistrant sur leur dictaphone ou leur cahier, sur un support argentique ou numérique, la mémoire de leur présence au monde. Dans Every Thing Will Be Fine, Tomas (James Franco) est un plumitif qui doit sublimer un traumatisme pour devenir écrivain.

Malgré la 3D et le travail sur la profondeur de champ, Wenders présente son héros comme un bloc opaque sur lequel la vie semble glisser comme l'eau sur les plumes d'un canard. Sur les douze ans que dure l'histoire du film, le personnage ne vieillit pas, demeure une énigme pour les femmes qui l'ont accompagné et rien ou presque ne sera dit de son art. Pas ou presque d'identification possible. La caméra circule avec élégance derrière des vitres dont les reflets soustraient à notre regard des personnages qui rappellent, comme souvent chez Wenders, les silhouettes mélancoliques et mystérieuses d'Edward Hopper. 

Car plus que jamais chez le cinéaste, ses personnages sont ici livrés à leur solitude. Et c'est peut-être ça que la 3D du film réussit le mieux : faire de ces figures des étrangers au monde, à autrui, à elles-mêmes. C'est que jamais les déracinés de Wenders n'intègrent les paysages qu'ils parcourent. Ils en restent au contraire les spectateurs intrigués, armés d'un Polaroïd pour témoigner, au cas où le doute poindrait un jour, que ce qui se déroule sous leurs yeux a bien eu lieu. Every Thing Will Be Fine prend sa place tout naturellement auprès d'Alice dans les villes, Au fil du temps ou de Paris, Texas : une histoire de passager demeurée dans la mémoire d'une caméra.

 

Pierre Crézé